PEUT-ON GOUVERNER CONTRE LE PEUPLE ?
(Jean Goychman)

Cela fait des décennies qu’en France les gouvernements successifs choisissent la voie du conflit pour faire passer leurs réformes. Ils nous répètent à l’envi que c’est pour notre bien futur et celui de nos enfants. En général, ils se servent de propos tenus lors des campagnes électorales et s’arrangent pour nous faire croire qu’elles avaient pour eux valeur d’engagement et le fait de les avoir élus vaut acceptation de ceux-ci. En d’autres termes, on devrait facilement comprendre qu’entre deux élections, le peuple devrait renoncer à sa souveraineté car les propos de campagne valent contrat.


L’ÉTAT DE DROIT VA REMPLACER LA DÉMOCRATIE

C’est une dérive progressive que peu de gens dénoncent. Il y a quelques années, le Président de la Commission Européenne, Jean Claude Juncker, ne disait-il pas que « la démocratie doit s’effacer devant les traités européens ? »

Or, ceci est la négation même de notre constitution de la Vème république, régime sous lequel nous vivons toujours. Au lieu de chercher à convaincre le peuple avant de lui demander son avis au moyen des deux voies possibles pour exprimer son choix et qui sont ses représentants et le référendum tels qu’ils sont définis dans l’article 3, on préfère lui dire que ce choix a déjà été fait durant la campagne électorale et que le fait d’élire le candidat valait explicitement loi pour appliquer son programme.

Un tel discours vide de leur sens tous les débats ultérieurs et rend inutile la représentation nationale.

Depuis 2005, le référendum ne fait plus partie, du moins dans les faits, des moyens utilisés pour que le peuple puisse s’exprimer lorsqu’il y a un différend manifeste entre un projet de texte de loi proposé par le gouvernement et ce qu’il est convenu d’appeler « l’opinion publique ».

Il paraît évident qu’à partir du moment ou l’élection présidentielle et les élections législatives se déroulaient quasi-simultanément, se posait le problème de la séparation des pouvoirs, attribut essentiel de toute démocratie réelle. Ce qui fait qu’aujourd’hui les députés appartenant au parti fondé par le président de la République ne peuvent guère s’opposer de manière crédible à un texte émanant du gouvernement.

CERTES, ILS ONT LE DROIT POUR EUX…

Étant majoritaires, leur vote peut suffire pour faire adopter une loi, alors même que l’opinion publique, c’est à dire la pensée du peuple, s’exprime majoritairement contre.
Cela s’est déjà produit en 2005 et  risque de se reproduire avec la réforme sur les retraites. Que peut-il se passer ensuite ?

Si on suit notre constitution, il ne peut y avoir, en raison du principe de souveraineté, de conflit entre le peuple et le pouvoir exécutif.

De Gaulle avait déclaré très clairement, à propos du référendum de 1969 portant sur la régionalisation, qu’au cas où ce projet serait rejeté par le peuple, sa tâche deviendrait naturellement impossible et qu’il quitterait ses fonctions immédiatement.

Agissant ainsi, il reconnaissait implicitement qu’on ne pouvait pas, dans une démocratie, gouverner contre le peuple souverain.

Or, le sentiment qui domine aujourd’hui, et qui se traduit par les non-réélections des présidents sortants en 2012 et 2017, est celui d’une opposition de plus en plus importante entre le peuple et ceux qui ont été élus au suffrage universel. C’est une situation paradoxale, que d’aucuns appellent le « dégagisme » mais qui ne peut se prolonger indéfiniment.

ET C’EST TOUT LE PROBLEME !

Peut-on considérer que le fait d’être élu au suffrage universel confère un pouvoir sans contrepartie durant toute la durée du mandat ? Ce n’est pas l’esprit de notre constitution.

Le recours au référendum, qui paraît obligatoire pour trancher certains conflits, est cependant soumis à la décision du Chef de l’État. S’il ne veut pas s’y résoudre, rien ni personne ne saurait l’y obliger. C’est un véritable danger qui peut mener à la révolte, voire à la révolution.

Jusqu’à présent, on a opposé le droit écrit pour justifier cette situation. Certes, le référendum est une procédure dangereuse pour le Président de la République qui risque d’être désavoué par une majorité de Français. Un certain nombre de juristes, ont voulu donner des interprétations différentes à cette possibilité en considérant que la réponse à la question posée n’engageait pas le maintien ou non au pouvoir de celui qui la posait.

Cette vision étroitement juridique est très hypocrite. Si le Président pose une question en forme de choix aux Français, c’est pour qu’ils répondent qu’ils sont d’accord ou non avec la proposition faite par celui qui demande cet accord. La prise de décision engage et tout autre interprétation s’éloignerait de l’esprit de notre constitution.

Jacques Chirac s’était maintenu au pouvoir après 2005 après avoir fait campagne pour le « oui » au traité constitutionnel, mais pour quel résultat ?

DE LA REFORME DES RETRAITES

Le gouvernement d’Emmanuel Macron a mis tout son poids politique dans cette réforme.
Des mouvements sociaux de grande ampleur se sont produits, comme cela était prévisible, allant jusqu’à remettre en question certaines choses considérées comme acquises.

Un an auparavant, ce furent les « gilets jaunes » qui, à la suite d’un mouvement spontané, s’étaient élevés contre  la décision d’augmenter la taxe sur les carburants. Ce n’est qu’au bout d’un mois, pour sortir de l’impasse, que cette mesure fut abandonnée.

Un mois, c’est beaucoup. C’est même trop. C’est un réflexe d’élite ne voulant se résigner à perdre ce qu’elle considère comme un combat avant d’avoir tout tenté, et notamment de conduire les contradicteurs à l’abandon par la lassitude et le manque de moyens.

La démarche qui est devenue classique est de prendre à témoin une opinion publique qui subit la gêne de ces mouvements sociaux. Est-ce si important de remporter une bataille de communication pour obtenir ce qu’ils appellent une victoire ?

Qui peut dire aujourd’hui ce que seront les régimes de retraite dans 50 ou 60 ans ?

Là encore, la différence de vision de la vie entre ce qu’il est convenu d’appeler le peuple (ceux qu’Emmanuel Macron appelait « ceux qui ne sont rien ») et les élites est criante.

Les gens du peuple voient dans la retraite une période qui va les libérer des contraintes du travail et durant laquelle il vont pouvoir « profiter de la vie », c’est à dire faire ce dont ils ont envie ; alors que pour nos élites, la retraite est une sorte de « mort sociale » dans laquelle ils vont perdre tout ce qui pour eux fait « le sel de la vie ».

La situation n’est pas comparable. D’un côté, la retraite est perçue comme une récompense méritée alors que de l’autre elle sonne le glas. Bien sûr, il existe des exceptions et il se peut que, parmi l’élite qui nous gouverne, certains aspirent à une retraite qui leur permettrait de faire ce dont ils ont pu être privés jusque-là.

TOUCHER A LA RETRAITE, C’EST RISQUER DE FAIRE PERDRE UN ESPOIR…

Car beaucoup de gens organisent leur retraite sur des bases qu’ils pensent intangibles. Leurs calculs sont faits très longtemps à l’avance, et risquer de les remettre en question peut s’avérer périlleux. D’autant plus que l’expérience montre que cela ne va jamais dans le bon sens depuis un certain temps. Le réflexe des gens, lorsqu’on touche à la retraite, est immédiatement de penser qu’ils vont travailler plus longtemps ou gagner moins, et quelquefois les deux à la fois.

Le projet actuellement proposé par le gouvernement leur est incompréhensible et ils redoutent que cela ne soit volontaire, ce qui ne les rassure pas.

La seule chose qui les intéresse vraiment est le montant de leur pension, et personne ne semble en mesure de leur dire.

D’autant plus que nombreux sont ceux qui s’interrogent sur l’opportunité des mesures prises pour redonner de la compétitivité aux entreprises par le biais du CICE qui, diminuant les cotisations sociales versées, à augmenté le déficit sur lequel on s’appuie pour justifier la réforme des retraites.

Tout ceci ne fait que renforcer ce climat de défiance qui s’est installé progressivement.

OSER LE REFERENDUM ?

Le divorce semble à ce point consommé entre les élites et le peuple qu’il n’y a guère de choix. On peut toujours essayer de dissoudre ou de changer le peuple, les chances de succès sont inexistantes.

Alors il reste le recours à la loi fondamentale. C’est très risqué pour l’exécutif en place, mais existe-t-il une autre solution ? Ne rien faire et attendre, comme semble le faire le gouvernement, n’est-il pas encore plus risqué ? Quel exutoire donner à cette colère qui monte ? Penser aujourd’hui que tout va se calmer durant les fêtes de Noël est illusoire.
Soit le projet est retiré et quelques mois seront gagnés, mais le problème de fond qui est celui de la confiance ne sera pas résolu.

Poser la question au peuple apportera la seule réponse incontestable. Si c’est « oui », la majorité ne sera pas contestée et si c’est « non », il faudra tout remettre à plat.

Seul le Président de la République peut en décider.

Le fera-t-il ?

Jean Goychman
15/12/2019

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lepatriote1111
lepatriote1111
17 décembre 2019 16 h 01 min

Nos retraites seront gérées par un fond de pension américain :Blackrock. BlackRock, l’institution financière la plus puissante au monde, patron du Cac 40 Petite devinette : quel est l’homme qui contrôle plus de 4 900 milliards de dollars, soit bien plus que le PIB de la France ? Warren Buffett l’homme le plus riche du monde en 2008 ? Lloyd Blankfein, le patron de Goldman Sachs ? Pas du tout ! Il s’appelle Laurence Douglas Fink dit Larry Fink, né en 1952 et dirige BlackRock, la plus grosse firme de gestion d’actifs du monde. Vous n’en aviez jamais entendu parler… Lire la suite »

lepatriote1111
lepatriote1111
17 décembre 2019 16 h 07 min
Répondre à  lepatriote1111

Ça ne vous rappelle pas la fameuse crise des subprimes , lorsque les banques qui finançaient les fonds d’investissement, lesquels avaient fait faillite, refusèrent de se prêter de l’argent de peur qu’elles détinssent des liquidités « toxiques ». Ces prises de position sont à l’origine de la crise financière mondiale de 2007 qui déboucha sur la crise bancaire et financière de l’automne 2008, entraînant le monde dans la crise économique des années 2008 et suivantes. La crise des subprimes a instauré une méfiance envers les créances titrisées comprenant une parti de ces crédits. Donc là cela sera nos cotisations qui… Lire la suite »

L'Imprécateur
Administrateur
16 décembre 2019 17 h 37 min

Il me semble qu’en France nous avons l’art de transformer tout acte politique en conflit. Ce n’est pas le cas en Suisse où quelle que soit la réponse populaire à une votation (référendum) , les élus l’acceptent et la mettent en oeuvre. La cause en est que la façon dont est posée la question en France est déjà une agression : Si vous ne répondez pas oui à ma proposition, vous vous débrouillerez, je pars. Ce que les votants ressentent inévitablement comme une pression désagréable sur leur prise de décision. La bonne manière serait de dire : Pour régler tel… Lire la suite »

Dorylée
Dorylée
16 décembre 2019 15 h 09 min

Vous dites que depuis 2005 la voie référendaire n’est plus utilisée pour permettre au peuple de s’exprimer. C’EST NORMAL !!! Chaque fois que nos brillants gouvernants demandent l’aval du peuple pour un projet grandiose et lumineux mûrement réfléchit et intelligemment construit, par exemple le Traité Constitutionnel Européen, les va-nus-pieds stupides, laborieux et illettrés votent contre. C’est exaspérant à la fin cette manie de se débattre sans cesse sous prétexte qu’on ne gagne en travaillant dur pendant an que ce qu’un seul de nos dirigeants prend dans nos poches pour passer un mois à se goberger…. Faudra-t-il faire donner la troupe… Lire la suite »

Jean Goychman
Jean Goychman
5 janvier 2020 18 h 14 min
Répondre à  Dorylée

@ Gloriamaris Je veux simplement dire que notre constitution, dans son esprit, considère que le référendum est le complément logique et indissociable de l’élection au suffrage universel du président. C’est la seule façon qui permette de mesurer si ce dernier est toujours en phase avec l’opinion publique. Sa non-utilisation, qui est devenu l’usage de l’élite qui gouverne, fait basculer le régime hors de la démocratie, et c’est là tout le problème. Trouver comme justificatif pour faire adopter un texte par un parlement dont la majorité est entièrement (ou presque) aux mains de l’Exécutif, le fait que ledit projet avait été… Lire la suite »

jjgg
jjgg
16 décembre 2019 9 h 23 min

Pourriez vous nous dire ce que perçoit nos parasites à savoir nos députés, nos ministres, nos sénateurs en matière
de retraite. Car c’est bien beau de demander au peuple de se serrer la ceinture, qu’en est il pour eux ???

jean goychman
jean goychman
16 décembre 2019 15 h 37 min
Répondre à  jjgg
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