MOSSOUL, PAS DE MASSACRE ?
(L’Imprécateur)

C’est affreux ! À Alep, c’est le gouvernement légal de Syrie qui va gagner… “Un gouvernement légal” ? Vous savez, c’est cette chose admirable parce qu’assez rare dont le ministre des Affaires Étrangères, Jean-Marc Ayrault, disait récemment que « la France respecte toujours le gouvernement légal d’un pays ».

La presse arabe parle tous les jours de “massacres à Mossoul” quand Le Figaro titre « Les forces irakiennes décimées à Mossoul ». D’un côté, les Arabes apprécient modérément que se soient des Sunnites qui soient très majoritairement tués à Mossoul, de l’autre que ce soit les soldats des forces alliées contre Daesh qui le soient. Tous des menteurs, certainement, tout le monde sait que les massacres se passent à Alep, et à Alep uniquement. À Palmyre peut-être, que vient de reprendre l’État Islamique aux cris de « Daech baqyia ! » (l’État Islamique demeurera !) ? − Non, pas de massacres à Palmyre non plus, donc on n’en parle pas. Il n’y a que l’armée légale et légitime du gouvernement syrien et ses alliés bombardiers russes qui commettent des massacres, bombardent exprès les écoles et les hôpitaux, achèvent les djihadistes prisonniers, malmènent les populations qui fuient les combats. Et cela à Alep uniquement.

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Grâce à Assad, il y avait, il y a encore des Chrétiens à Alep. La nomenklatura internationale américaine et française n’aiment pas ça.

Et Mossoul ? C’est où ça, Mossoul ? En Irak ? − Ah oui… Bon, d’accord, il y a eu quelques bombardements américano-franco-danois ratés, mais d’autres réussis, comme tous les ponts de ville détruits, isolant les quartiers.

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À Mossoul nous bombardons avec des confettis : pas de massacres de civils.

Ouaiiis, ils ont détruit aussi des écoles et des hôpitaux, OK ! OK, nos alliés irakiens, kurdes, et les milices chiites, qui eux sont au sol, commettent quelques bavures, égorgent un peu, violent a minima, mitraillent, mais attention, avec des armes légères, les civils sur lesquels ils ont un doute. Ce n’est rien, des menues exceptions qui confirment la règle : à Mossoul, tout se passe bien, la coalition americano-franco-germano-belgo-iraqo- saoudi-san_marino-monégasque, etc., progresse et se comporte magnifiquement. Pas une goutte de sang n’est versée inutilement !

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Soyons honnêtes. À Mossoul comme à Alep, ce sont les djihadistes sunnites qui versent le plus de sang et rivalisent de cruauté. Daily Daesh, un site local qui réalise des revues de presse, raconte comment « Les terroristes apparaissent dans les quartiers de la ville vêtus avec les uniformes de soldats irakiens pour piéger les civils et les faire sortir dans la rue. Ils sont alors arrêtés et exécutés par la suite » et comment « la reprise de Mossoul par l’armée irakienne s’accompagne de violents massacres perpétrés par les djihadistes, en guise de représailles. »

mossoul-1Photo Daily Daesh

Et il y a les civils qui servent de boucliers humains sur lesquels ni les soldats irakiens et pershmergas, ni les milices chiites issues de tribus locales, n’hésitent à tirer. Comment feraient-ils autrement quand « Plus on approche du cœur de la ville, plus les djihadistes sont mêlés à la population… les kamikazes très difficiles à discriminer jaillissent en quelques secondes » (Le Figaro 04/12). Dès qu’ils aperçoivent le suspect, les soldats irakiens essaient de le stopper, mais pas comme Lucky Luke ou James Bond, pas d’une seule balle bien ajustée, ils rafalent au fusil d’assaut. Et ils ne toucheraient que le kamikaze et pas le groupe de civils d’où il jaillit ? De même, les éclats des 6 à 700 voitures et camions piégés (source Washington Post) qui ont explosé dans la ville et ses alentours n’auraient touché que des militaires irakiens ?

Les victimes militaires sont nombreuses à Mossoul, plus de 2.000 soldats irakiens, quelques centaines de peshmergas et miliciens (le nombre est incertain) et plus de 2.000 daeshis aussi. Combien de civils ? 926 en novembre selon une agence de l’ONU incroyablement précise alors qu’il n’y a pas presque pas d’observateurs sur place. En réalité, disent les Arabes, presse et ONG, probablement dix à vingt fois plus.

C’est bien d’un massacre dont il est s’agit à Mossoul.

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Irakiens au Sud, Kurdes au Nord-Est, Daesh à l’Ouest.

Il faut dire que les choses sont compliquées et n’ont pas grand-chose à voir avec une guerre classique “à l’européenne”. Il s’agit à Mossoul, comme à Alep, d’un mélange à la fois sophistiqué et primitif, de guerre urbaine et de méthodes terroristes. Dans les deux cas les civils y sont étroitement mêlés et il est malhonnête de prétendre qu’à Alep les tirs des méchants soldats de l’armée régulière syrienne et les vilains bombardements russes qui tuent des civils sont des crimes contre l’humanité, mais qu’à Mossoul les tirs de la gentille armée régulière irakienne, des peshmergas et des milices, et les doux bombardements américano-franco-machins ne tueraient que les méchants renégats de l’islam que seraient les troupes de Daesh.

Il est tout aussi malhonnête d’occulter le fait que Mossoul était une ville majoritairement sunnite, d’où la colère de nombreux Arabes qui voient leurs frères massacrés par des attaquants mécréants et chiites. Alep était une ville où l’État légal syrien avait, jusqu’à la prise de la ville par nos alliés d’Al_Qaïda et autres sectes islamo-terrorises d’abord qualifiées de modérées, aujourd’hui de rebelles, réussi à maintenir une paix relative entre les communautés religieuses, juifs inclus même s’ils étaient dhimmis. On ne peut pas en dire autant de nos alliés irakiens qui exterminèrent la totalité des juifs de Bagdad sur ordre du président Al Bakr sous pression de l’Arabie Saoudite, ces deux pays étant corresponsables d’un véritable génocide commis de 1949 à 1960, essentiellement par pendaisons de masses de juifs dans les rues. Personne ne nous fera croire que le détachement des forces spéciales irakiennes (ISOF − Iraqi Special Operations Force), la fameuse Division d’Or, et l’Iraqi Counter Terrorism Service (qui déplore 25 % de pertes) sont des tendres dans cette bataille de rues qui se déroule à Mossoul. Ils épargneraient très attentivement les civils, ne tuant que des combattants djihadistes ? On peut toujours rêver.

Parce qu’à Mossoul, l’enjeu est double. Pour le gouvernement irakien, la reconquête de Mossoul ne déterminera pas seulement l’avenir de la ville, la deuxième plus importante d’Irak, capturée par l’État Islamique en juin 2014. Sur le plus long terme, c’est bien celui de l’État irakien en tant que tel qui est en jeu. Ce sont donc des dizaines de milliers de soldats irakiens qui sont aux portes de Mossoul, attendant (c’est eux que son voit dans les reportages sur Mossoul) pour entrer dans la ville et la sécuriser que les tueurs de l’ISOF, de l’ICTS et des milices chiites l’aient nettoyée des terroristes. Et il n’y aurait pas de massacres ?

Pour les Américains et leurs alliés disparates, il s’agit de prouver qu’ils sont au moins aussi forts que les Russes et Assad qui viennent de les ridiculiser en reprenant Alep. Il s’agit de savoir qui contrôlera ensuite les territoires repris à l’État Islamique en Syrie, peut-être en ne laissant à Bachar el Assad que la “Syrie utile”, l’ouest riverain de la Méditerranée, gardant les champs pétrolifères et gaziers des déserts.  Les territoires de Daesh en Irak étant totalement restitués au gouvernement irakien qui est déjà sous contrôle. Il faut s’attendre à des reconfigurations géopolitiques complexes dont les intérêts des différentes ethnies et religions, les Kurdes notamment puisque Erdogan s’y oppose, seront comme d’habitude écartés.

Un vrai patchwork à reconstruire.

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Ce ne sera pas facile à l’issue d’une guerre qui est à la fois civile, internationale, économique, ethnique, médiatique, démographique et religieuse. Chacun de ces critères devra être pris en compte sous peine d’échec. Il n’y a qu’à voir les difficultés rencontrées pour simplement faire sortir d’Alep, à la demande de l’ONU, les civils et nos alliés djihado-terroristes de toutes les bandes armées du coin, dont la principale est Al Nosra filiale d’Al Qaïda. Ceux-là vont aller renforcer les combattants de Daesh encore actifs à Mossoul et l’ONU en portera la responsabilité. Le bons sens serait de les enfermer dans des camps, de les juger pour les atrocités commises sur la population d’Alep et de ne relâcher éventuellement que ceux qui auraient prouvé qu’ils n’en ont commise aucune. Et cela seulement après la prise définitive de Mossoul. Le bon sens…?

Parce qu’au Pentagone, à l’ONU, comme au Parti Socialiste, on ne connaît que les raisonnements binaires : à Alep il y a les bons, la coalition arabo-américano-franco-turco, etc., et les méchants “bombardeurs” : Bachar el Assad, la Russie et l’Iran. À Mossoul c’est l’inverse, ce sont les bons alliés américains qui bombardent les méchants de l’État Islamique qui se défendent avec la même énergie que mirent les Américains à se défendre contre les Mexicains à Fort Alamo, selon la formule bien trouvée du Figaro.

Les Américains sont toujours du coté des bons, c’est un principe établi. Mais N’oublions pas qu’ils n’hésitent jamais à envahir des pays, à renverser, quand ça les arrange, des gouvernements parfaitement légaux, ceux que respecte Ayrault-le-Naïf. À Alamo, les États-Unis tentaient simplement de voler le Texas mexicain à ceux qui le gouvernaient. Rien de bon ni d’humanitaire dans leur vol comme tente de le faire croire la propagande historique américaine. Les spéculateurs américains et les colons yankees convoitaient les immenses terres du Texas et le gouvernement voyait dans son annexion un moyen de maintenir l’équilibre entre États esclavagistes et abolitionnistes.

C’est à la même histoire que nous assistons en Syrie : les États-Unis et l’Arabie Saoudite veulent contrôler le pétrole et le gaz que veulent aussi contrôler les Russes et les Iraniens, ils pensent qu’une Syrie durement islamisée par le Sunnisme salafiste et wahhabite sera plus malléable que la Syrie multi-religieuse et multi-ethnique tenue par le dictateur socialiste et laïc qu’est Bachar el Assad. Ils sont furieux que Bachar et les Russes aient repris Alep aux mains, depuis 2014, des Sunnites salafistes financés par l’Arabie et le Qatar, armés par les États-Unis et la France, il vont tenter de le faire payer cher aux Russes par leurs idiots utiles de l’ONU, la France en tête. Heureusement pour les Russes, les Chinois les soutiennent à l’ONU.

Voyez comme la diplomatie guerrière est une chose complexe *. Fabius était déjà complètement dépassé par ces enjeux, alors que penser d’Ayrault ?

L’Imprécateur

* Et je ne vous parle pas (on n’en sortirait plus) de l’ingérence turque au nord du pays pour contrebalancer l’influence iranienne et celle de ses partenaires locaux (au premier plan desquels les milices chiites) en mettant en selle de nouveaux acteurs sunnites, en majorité originaires de Mossoul. C’est pourquoi Erdogan n’est pas content non plus de l’assaut mené contre Mossoul et bombarde les positions Kurdes qui attaquent Daesh.

Bannière 2016


 

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