DE GAULLE : CARREFOUR ENTRE L’EST ET L’OUEST
(Jean Goychman)

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De Gaulle fut l’un des rares chefs d’État à avoir rencontré les trois dirigeants de l’URSS que furent Staline, Khrouchtchev et Brejnev. C’est ce que disait Hélène Carrère d’Encausse dans l’émission « Spécial Russie » diffusée récemment sur la chaîne Histoire dans le cadre du magazine L’Histoire en Marche. Durant cette émission qui coïncidait avec la parution de son ouvrage De Gaulle et la Russie, elle donne un éclairage très intéressant sur ce que de Gaulle pensait des rapports entre la France et la Russie.

Une amitié ancestrale

Contrairement à nos hommes politiques d’aujourd’hui qui ne vivent que dans l’actualité (j’allais écrire « leur actualité ») de Gaulle embrassait dans sa vision plusieurs siècles d’histoire. On réalise alors combien les liens du passé entre la France et la Russie sont encore présents.

Anne de Kiev

Cela remonte au XIème siècle lorsque Anne de Kiev devint Reine de France en épousant le petit-fils d’Hugues Capet qui régna sous le nom d’Henri Ier. De leur union provient ainsi un sang russe dans la dynastie capétienne.

Les relations diplomatiques entre les deux pays datent de 1717, voici tout juste trois siècles. Catherine II manifestait beaucoup d’intérêt pour la culture française, en particulier pour les œuvres de Voltaire et de Diderot. La langue française était écrite et parlée par l’aristocratie russe.

Catherine II dite La Grande Catherine

Cependant, la Tsarine Catherine II manifesta son désaccord profond avec la Révolution française, ce qui entraîna la rupture des relations diplomatiques ainsi que la dénonciation du Traité de commerce de 1787.

Pour autant, les liens avec l’aristocratie française ne furent nullement rompus. La Russie accueillit un certain nombre d’émigrés venant de ses rangs, tout comme l’inverse se produisit en 1917 lors de la révolution bolchevique.

Les guerres napoléoniennes

« Ouverture Solennelle 1812 » (Tchaïkovski) – que vous pouvez écouter en cliquant sur l’image (15:46)

1812 fut l’année de la guerre avec la France de Napoléon, mais les combats, souvent violents sur le sol russe et ailleurs en Europe, donnèrent l’avantage aux russes. L’Empereur capitula en 1814, évènement marquant le début de la fin du règne de Napoléon. Cette guerre eut pourtant peu d’influence sur les échanges culturels entre les deux pays.

Le second conflit qui opposa la France à la Russie fut la Campagne de Crimée de 1854, durant le Second Empire de Napoléon III. Il naquit d’un différent diplomatique entre l’Empire russe d’une part et une coalition formée par l’Empire ottoman, la France, le Royaume Uni et le Royaume de Sardaigne d’autre part. Le problème venait du développement des moyens de transport qui avaient considérablement augmenté le nombre des pèlerins vers les Lieux Saints de Palestine. Les Catholiques ne réussirent pas à s’entendre avec les Orthodoxes sur le nombre des ecclésiastiques, ce qui n’était qu’un prétexte [1]. Alliées aux Anglais, les troupes de Napoléon III remportèrent la victoire à la bataille de l’Alma (rivière sur la route de Sébastopol, ville russe où les Anglais voulaient établir une base navale pour leur flotte de guerre).

Le retour de la diplomatie et la deuxième Guerre mondiale

Alexandre II

Dès 1855, le Tsar Alexandre II chercha à rétablir les relations diplomatiques avec la France, ce qui fut fait en 1857. En 1878, la Russie participa à l’Exposition universelle de Paris. Ensuite, il y eut toute une série d’échanges culturels entre les universités des deux pays et les relations furent stables jusqu’en 1917. C’était l’ère de la Triple Entente qui liait la Russie, l’Angleterre et la France. À la révolution russe, la société française se scinda en deux, une partie s’opposant et l’autre soutenant ladite révolution. Il faut dire que, au début de la guerre, la France était devenue à la fois le premier créancier et le principal partenaire économique de la Russie [2].

En 1924, la France reconnut officiellement l’Union Soviétique, mais les rapports restèrent assez froids. En 1943, le gouvernement de Moscou reconnut le Comité Français de Libération Nationale trouvant son origine dans la France Libre, qui devint la France Combattante en 1942, avant de s’appeler CFLN en 1943. En 1944, le CFLN devint le Gouvernement provisoire. En fait, les relations entre de Gaulle et Staline avaient commencé dès 1941. Cette reconnaissance était extrêmement importante pour de Gaulle, car il avait conscience du « poids politique » du Parti Communiste en France.

De Gaulle, dès 1940, alors que le pays sombrait, avait perçu que l’Allemagne allait perdre la guerre alors que les américains étaient beaucoup plus dubitatifs. En vérité, ce n’est qu’après que l’Armée Rouge eu vaincu la Wehrmacht à Stalingrad en 1943 que Roosevelt, malgré l’insistance de Churchill qui lui réclamait à cors et à cris depuis 1942, lança les opérations du débarquement en Normandie. Ce débarquement avait pour objectif principal d’empêcher que les troupes de Staline aillent trop loin vers l’ouest de l’Europe… De Gaulle avait été soigneusement écarté des préparatifs et n’a été informé qu’au dernier moment. Il y avait donc un certain climat de « suspicion » entre Roosevelt et lui. La reconnaissance de de Gaulle par Staline arrivait ainsi à point nommé.

La préparation de l’après-guerre

De Gaulle s’intéressait plus aux hommes qu’aux idéologies. Son but était de redonner à la France la place qu’elle occupait depuis plus de trois siècles dans le concert des Nations. Il connaissait les sentiments de Roosevelt à son égard et il méfiait des intentions de Churchill vis-à-vis de l’Empire français du Moyen-orient, notamment en Syrie. Un appui du côté de l’URSS pouvait rééquilibrer les choses, même si Staline s’était montré assezpeu réceptif sur la question du maintien des frontières de l’Empire français. Le voyage à Moscou, passant par l’Égypte, l’Iran et Stalingrad, a été déterminant. Parti de Paris le 24 novembre 1944, de Gaulle ne quittera Moscou que le 10 décembre. Les discussions qu’il eut avec Staline ont permis de conclure une sorte d’accord tacite qui confortait de Gaulle en tant que Chef du gouvernement français, évidemment appuyé par les communistes.

L’objectif de de Gaulle était double : d’une part, faire en sorte que le gouvernement dont il était à la tête soit reconnu par l’URSS, et d’autre part que la France soit dans le camp des vainqueurs. Enfin, subsidiairement, de Gaulle voulait évoquer également la frontière franco-allemande et notamment sur la rive gauche du Rhin. De son côté, Staline avait besoin de de Gaulle pour l’appuyer face aux anglais et aux américains pour la frontière polonaise [3]. Un accord fut trouvé sur les deux premiers points mais Staline resta très évasif sur le dernier.

L’éclipse du pouvoir et la reprise en main

De Gaulle quitte le pouvoir le 20 janvier 1946, après avoir constaté que la nouvelle assemblée issue des élections du 21 octobre 1945 ayant ainsi fait du Parti Communiste le premier parti de France, ne lui permettait pas de conduire les affaires du pays comme il l’aurait souhaité, bien qu’étant reconduit à la présidence du Conseil. Persuadé que la France ferait de nouveau et rapidement appel à lui, il se retira à Colombey-les-Deux-Églises. Ce ne fut cependant qu’en 1958 que le Président René Coty fit appel à lui. Même si l’on sait, par différents témoignages [4] qu’il suivait de près ce qui se passait tant sur le plan national qu’international, il ne fit pratiquement aucune déclaration publique.

À son retour aux affaires en mai 1958, il lui fallut en priorité mettre fin à la guerre d’Algérie. Après l’indépendance en 1962, il se tourna vers l’Europe pour tenter d’infléchir un processus d’intégration européenne dont l’élément fédérateur était essentiellement américain. Il proposa donc au Chancelier Adenauer de signer un Traité de coopération entre la France et l’Allemagne mais pouvant être étendu aux pays européens qui le souhaiteraient. La France, devenue une puissance nucléaire proposait à l’Allemagne sa protection en cas d’attaque et l’Allemagne s’engageait, en contre-partie, à développer des grands programmes industriels avec la France. Le Traité fut signé le 23 janvier 1963, mais le Bundestag devait le ratifier avant son entrée en vigueur. Les américains ne voulaient pas entendre parler de ce Traité et firent en sorte que le Bundestag ne le ratifie qu’après l’avoir vidé de son contenu, ce qui le rendait inutile.

La France au-delà de l’Europe

De Gaulle ne dit rien mais agit sans tarder. Conscient que ses véritables adversaires européens se trouvaient en réalité aux États-Unis, il affirma haut et fort l’indépendance de la France par une suite continue d’actions et de déclarations qui contribuèrent grandement à rehausser le prestige international de la France avec laquelle il allait falloir désormais compter. Il s’engage résolument dans un rapprochement avec les pays considérés comme des adversaires des États-Unis. Il faut souligner que de Gaulle n’avait jamais voulu couper les ponts avec l’Union Soviétique et avait reçu, dès mars 1960, Nikita Khrouchtchev. Lors de son retour aux affaires de 1958, les dirigeants soviétiques voyaient en lui un allié potentiel. Il avait notamment énoncé le fameux triptyque « Détente, Entente, Coopération » qui allait marquer ses relations avec les pays de l’Est. Son rapprochement avec Adenauer les avait quelque peu troublés. Peu de temps après, de Gaulle écrit au président Eisenhower pour lui proposer la mise place d’un directoire tripartite de l’OTAN entre les États-Unis, l’Angleterre et la France. Cela n’était pas du goût d’Adenauer, à qui de Gaulle n’avait rien dit. On retrouve ici une des caractéristiques de la politique de de Gaulle de toujours garder un équilibre pour ne pas apparaître comme inféodé à quiconque. Le voyage de Khrouchtchev fut très important car c’est la première fois qu’un chef d’État de l’URSS venait en France, et tout porte à croire que de Gaulle avait soigneusement choisi la date car la France était devenue une puissance nucléaire un mois avant.

Néanmoins, la route de Moscou passera par Pékin.

Mao tsé-Toung et de Gaulle prennent tous deux une position critique envers Moscou, en refusant l’accord proposé par Khrouchtchev sur la proposition d’un pacte de non-agression entre l’OTAN et les pays du Pacte de Varsovie. Jugeant la situation propice, de Gaulle fit officiellement reconnaître par le gouvernement français la République Populaire de Chine le 27 janvier 1964 [5].

Parallèlement, un traité commercial est conclu entre la France et l’Union Soviétique en octobre 1964, et en mai 1965 fut signé le fameux Accord de coopération sur l’énergie nucléaire. Les américains y virent, bien sûr, une provocation supplémentaire…

Le tournant capital du voyage à Moscou de 1966

Afin de bien montrer que la France n’entendait pas déléguer aux seuls États-Unis le monopole des relations avec l’URSS, de Gaulle se rend à Moscou où il séjournera du 20 juin au 1er juillet 1966. Cette visite fut le complément logique de la décision de février 1966 de retirer toutes les forces françaises du commandement intégré de l’OTAN, complétée par une évacuation de toutes les bases étrangères situées sur le sol français. Une telle attitude ne pouvait que plaire aux autorités soviétiques qui lui réservèrent un accueil chaleureux. Il rencontre pratiquement tous les dirigeants soviétiques et effectue un périple qui le mènera de Moscou à Saint-Pétersbourg puis en Sibérie, et se terminera par Leningrad, Kiev et Volgograd, acclamé partout par une foule dense.

Le 30 juin, veille de son retour, il prononcera son fameux discours sur « l’amitié de la France éternelle envers la Russie éternelle ». Dans ce discours, vibrant hommage à l’âme des peuples qui savent faire la différence entre l’Histoire et les péripéties dues au caractère des hommes, il rappelle les siècles d’une long passé d’amitié entre nos deux peuples. Il termine avec beaucoup de lyrisme en disant que ce passé doit préfigurer l’avenir et que nos deux pays doivent continuer leur route commune. Il conclut que le moment de la détente et de la coopération en Europe était venu. Il suggèra – sans toutefois le dire précisément – qu’il conviendrait d’installer une sorte de téléphone rouge entre Moscou et Paris, identique à celui qui existe ente Moscou et Washington.

L’Europe de l’Atlantique à l’Oural

On ne peut que constater la vision à long terme qu’avait de Gaulle depuis son discours de novembre 1959 dans lequel il affirmait :

« Oui, c’est l’Europe, depuis l’Atlantique jusqu’à l’Oural, c’est l’Europe, c’est toute l’Europe, qui décidera du destin du monde ! »

La puissance de cette phrase qui bouscule l’ordre bipartite établi au lendemain de la guerre, décrit en peu de mots ce que devait être l’Europe du futur et quel rôle elle devait jouer dans le monde. Elle sous-tendait toute la politique étrangère du général de Gaulle qui n’aura de cesse, pour y aboutir, de se doter des moyens nécessaires. La force de dissuasion, le redressement économique de la France, son rayonnement culturel en sont les témoignages.

Personnage hors du commun dans notre histoire, il a su, par sa seule volonté, marquer une étape cruciale pour sortir notre pays de l’irrémédiable déclin auquel il était voué.

Le retour à l’étalon-or et l’ordre financier mondial

De Gaulle avait su déjouer le piège des dollars AMGOT [6] en prenant de vitesse les USA qui comptaient bien introduire une monnaie d’occupation dans les « territoires libérés » (ce qui aurait fait d’eux des « territoires occupés »).

Il avait une conscience parfaite de la bataille financière qui allait se jouer autour du dollar qui allait devenir la monnaie des échanges internationaux tout en gardant un statut de monnaie domestique américaine. Il avait compris très rapidement que la convertibilité du dollar en or était un leurre qui disparaîtrait rapidement. Dès que les dettes françaises furent remboursées, il demanda l’application de cette convertibilité en échangeant les dollars qui s’accumulaient à la Banque de France contre de l’or physique. On estime qu’environ 900 tonnes ont ainsi été rapatriées entre 1962 et 1967. Il savait parfaitement que la Réserve Fédérale US ne pourrait pas continuer longtemps à faire semblant et dénonça cet abus dans une conférence de presse en 1965, accusant les États-Unis de s’enrichir sur le dos des autres nations en imprimant du papier. [7]

À la fois visionnaire et pragmatique

Tous ceux qui aujourd’hui se réclament d’une sorte de « filiation politique » avec de Gaulle devraient surtout prendre la mesure de leurs différences.

On peut l’aimer ou le détester. Mais il ne saurait susciter l’indifférence de ceux qui l’ont acclamé ou subi. Il est regrettable qu’il n’ait pu achever ses Mémoires d’Espoir qui auraient certainement été une source d’inspiration pour les générations futures.

Laissons-lui une ultime parole :

« Pour faire de grandes choses, il faut de grands hommes. Et ils ne le sont que parce qu’ils ont choisi de l’être. »

 

Jean Goychman
29/11/2017

 

[1] http://www.histoire-pour-tous.fr/guerres/4321-la-guerre-de-crimee-1853-1856.html
[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Emprunt_russe
[3] https://tempsreel.nouvelobs.com/histoire/20170125.OBS4342/l-histoire-meconnue-de-la-pologne-pendant-la-seconde-guerre-mondiale.html
[4] Voir En écoutant de Gaulle” de Claude Guy (éd. Grasset). J’ai personnellement reçu le témoignage de Pierre Clostermann, député UDSR, qui avait rendu plusieurs visites privées au Général entre 1946 et 1958.
[5] http://histoire-a-sac-a-dos.com/1964-france-reconnait-republique-populaire-chine/
[6] https://fr.wikipedia.org/wiki/Billet_drapeau
[7] https://www.youtube.com/watch?v=8IiAq4iz4uE

 

LA COLERE DU GENERAL (LA DIATRIBE DU GRAND CHARLES)

000 - De Gaulle

La scène se passe au paradis :
Sur un petit nuage Yvonne tricote, assise sur un pliant.
Elle voit arriver le général, titubant, la mine défaite, prêt à défaillir.
Après quelques pas, il s’effondre à ses côtés dans un fauteuil (ou un transat) 

Yvonne :

Depuis que de Saint Pierre vous eûtes permission
De retourner sur Terre ausculter la Nation
Sur ce petit pliant j’attends votre venue…
Mais je lis dans vos yeux une déconvenue !
Parlez-moi sans tarder de celle qui toujours
Fut jadis avec moi l’objet de vos amours… 

Le général :

Vous voulez dire France à qui j’ai voué ma vie,
Ne cachons point son nom ! Je vous sais gré, Mamie
Malgré les embarras, les peines, les tracas
Qu’elle a pu vous donner et dont je fais grand cas !
Pendant aussi longtemps de l’avoir tolérée. 

Yvonne :

Eh bien ? 

Le général :

Eh bien Madame, elle est défigurée ! 

Yvonne :

Charles, je compatis, c’est une peine extrême
De voir les traits meurtris d’une femme qu’on aime
Elle a vieilli sans doute…

Le général :

Oh, ce n’est pas cela !
Il m’en faudrait bien plus pour être en cet état.
Je ne m’attendais pas à la revoir pucelle !…
Mais on peut décliner… sans cesser d’être belle !
Si le corps en hiver n’est plus à son printemps
L’âme de l’être aimé sait résister au temps ! 

Yvonne :

C’est donc son âme ?

Le général :

Hélas ! Si je n’étais au Ciel
Près de vous, à l’abri des chocs existentiels
Ce que j’ai vu m’aurait donné le coup de grâce ! 

Yvonne :

Mais qu’avez vous donc vu ? Vos silences me glacent !

Le général :

France, mère des Arts, des Armes et des Lois…
Ô Dieu, l’étrange peine ! Et quel affreux émoi !
Quelle désillusion, quelle désespérance,
De revoir sa maitresse en telle déshérence ! 

Yvonne :

Mais encore, précisez… je reste sur ma faim !
Vous me turlupinez ! Qu’avez-vous vu enfin ? 

Le général :

J’ai vu, j’ai vu, Oh ciel ! J’ai vu… Comment vous dire…
Comment bien s’exprimer quand on a vu le pire ?
J’ai vu le Titanic s’abîmer dans les flots
Et son grand timonier repeindre les hublots !
J’ai vu un président, la cravate en goguette,
L’air niais, regard flou et la mine défaite,
Un casque sur le chef, juché sur un scooter !
(On avait dû lui dire : il faut sortir couvert !)
Vous voyez le tableau ! Oh, madame, j’ai honte
De certifier pour vrai tout ce que je raconte !
C’est la chienlit, vous dis-je et pas qu’en les faubourgs !
Comme ce fut le cas quand nous jouissions du jour
Mais dans le Saint des Saints, au cœur de l’Etat même
Où tout devrait baigner dans un accord extrême.
J’ai vu des gouvernants qui ne gouvernent rien…
Et un peuple hébété les traiter de vauriens !
J’ai vu des ministrons se tirer dans les pattes
Plus divisés entre eux que ne sont les Carpates !
J’ai vu, comme jadis, tous ces «politichiens»
Se disputer leur os, hargneux comme des chiens.
J’ai vu dans la maison où j’ai régné dix ans
Un orchestre amateur gratter ses instruments
Dans la cacophonie ! Et dans ce grand bazar
Le moindre palotin se prendre pour César :
L’un fraîchement nommé, jouant les petits saints,
S’exonérer d’impôts et trouver ça très bien !
L’autre, obscur conseiller, quérir à son de trompe
Un larbin stipendié pour lui cirer les pompes !
Geste surréaliste au temps qui fut le mien !
Mais j’allais oublier, et là, tenez vous bien !
Pour couronner le tout, j’ai vu, (serrez les cuisses !)
Le gardien du budget planquer son fric en Suisse ! 

Yvonne :

N’êtes-vous point sévère avec ces jeunes gens
Tout fiers d’avoir acquis un certain entregent ?
Ces nouveaux Rastignac jadis vous faisaient rire
Et ne vous mettaient pas dans une telle ire !
Nous connûmes souvent et du temps de nos rois
Nombre de grands coquins qui s’exemptaient des lois
Et même pour certains sombraient dans la débauche ! 

Le général :

Mais aucun de ceux-là ne se disait de gauche !
Alors que ces pignoufs, sinistres polissons,
Se pavanent le jour en donnant des leçons !
Je me suis renseigné sur l’histoire récente
Pour comprendre un peu mieux ces façons indécentes,
Et qu’ai-je appris Grand Dieu ?… Mille calamités
Sur un gouvernement qui semble tout rater !
Depuis plus de deux ans, on s’agite, on spécule !
Ce qu’on avance un jour, ensuite on le recule,
Dans un rythme effréné qui donne le tournis…
Ça n’est plus du tango, c’est la danse de Saint Guy !
Le peuple abasourdi par ces folles pratiques
Ne voit pour l’avenir que funestes musiques !
Il s’agite à son tour, ployant sous les impôts,
Résiste à tout diktat, discute à tout propos,
Tire à hue et à dia et renverse la table ! 

Yvonne :

Un peuple ingouverné devient ingouvernable !

Le général :

Je confirme et j’illustre, écoutez bien ceci,
C’est un tableau d’en bas que je vous fais ici :
A-t’on pris décision dans les formes légales
Que l’on voit illico se former des cabales !
L’un met un bonnet rouge et l’autre un bonnet vert
En prétendant agir au nom de l’Univers !
Quelques illuminés ou quelques fous furieux
Hurlent en vomissant des slogans injurieux,
Pillent les magasins, éructent, gesticulent,
Cassent trois abribus !… Et le pouvoir recule !!! 

Yvonne :

Mais que fait la Police et que font les Gendarmes ? 

Le général :

Le moins possible hélas ! Ils ont du vague à l’arme !
Car si par aventure on coffre un malfaisant
C’est la Garde des Sceaux qui porte les croissants !
Les socialos naïfs rêvent dans les nuages,
Se bercent d’illusions dans leurs lits d’enfants sages !
Confrontés au réel, ancrés dans le déni,
Ils sont tout étonnés quand ils tombent du nid !
Les jeunes snobinards, que bobos on appelle,
Vitupèrent la droite en faisant bien pis qu’elle !
Les tribuns de la plèbe agitent leurs grelots :
L’un veut saigner Neuilly pour nourrir le prolo,
L’autre clame à grands cris qu’il faudrait tout secouer
En virant les négros, les bicots, les niaquoués !
Et les deux réunis proposent des programmes
Qui traduisent le plat de l’encéphalogramme. 

Yvonne :

Mais où sont les anciens ? Gaullistes et Cocos !
Qui, eux, savaient pousser de grands cocoricos ! 

Le général :

Leur QG moscovite ayant pété les câbles,
Les Cocos d’autrefois sont quasi introuvables ! 

Yvonne :

Bonne nouvelle, au gué ! Tout espoir n’est pas mort !
Souvenez-vous du temps où ils étaient si forts !
Plus de Rouges enfin, en travers de la route !
Mais la race est teigneuse… il en reste, sans doute ? 

Le général :

Oui, vous avez raison, ce sont de grands pervers…
Les derniers survivants se font repeindre en vert !
Quant à nos vieux amis gaullistes de baptême,
On fleurit leur logis, avec des chrysanthèmes…
C’est leurs petits-neveux qui piaillent à présent,
Et se bouffent le nez pour occuper leur temps !
L’un d’eux, le plus remuant, habile en artifices
Se débat aujourd’hui dans les Cours de Justice.
Je crains pour mon malheur, avoir œuvré en vain,
Mon costume est trop grand pour habiller ces nains ! 

Yvonne :

Oubliez tout ceci, laissons la politique
Qui vous fait enrager et tourner en bourrique.
Parlons d’autres sujets plus gais et plus légers,
Des lieux que j’ai connus… Paris a-t’il changé ? 

Le général : (redevenant plus calme)

Heureusement, pas trop. On reconnait la ville,
J’ai pu me promener jusqu’à St Louis en l’île.
Pompidou, un peu snob, pour marquer son séjour,
Fit une usine à gaz au quartier de Beaubourg.
Giscard n’a rien cassé… c’est déjà quelque chose !
Mitterrand l’a suivi tenant au poing sa rose !
Mais lui, plus mégalo, se croyant pharaon
S’est plu à imiter le roi Toutankhamon.
Il sema pyramide aux parterres du Louvre,
C’est l’Egypte à présent qu’en ces lieux on découvre !
Chirac, plus primitif, a voulu, quai Branly,
Honorer les Dogons, les Peuls, les Chamboulis
À leur art, dit premier, il a su rendre hommage,
Le monument s’efface au milieu des feuillages…
Je n’ai pas retrouvé les Halles de Baltard
À leur place un chantier avait pris du retard.
Et quant à l’Élysée où vous fûtes naguère,
Ce n’est plus un palais… c’est une garçonnière !
J’ai même cru comprendre, en lisant leurs canards,
Que peu s’en est fallu qu’il fût un lupanar ! 

Yvonne :

Un lupanar ! Grands Dieux, comment-est ce possible ?
Vous me faites plonger dans un monde indicible,
Je ne puis y songer sans trembler de dégoût,
Notre chambre à coucher annexe au «one two two » ! 

Le général : (qui s’échauffera progressivement)

Oui, les mœurs d’aujourd’hui connaissent quelque audace,
La contrainte est bannie et la honte fugace !
Ce qu’on cachait jadis, on l’étale à présent,
L’inverti manifeste, et la lesbienne autant !
On divorce partout : mariage… anachronique !
Sauf pour certains homos qui, eux, le revendiquent !
La déviance est très mode et ne fait plus horreur,
On l’exhibe à tout vent, mieux que Légion d’Honneur :
Le travelo s’affiche, et le camé ne cesse
De réclamer sa dose au frais de la princesse !
Le moindre hurluberlu fait son intéressant,
Quitte à montrer son cul au regard des passants !…
À quand le zoophile, à quand le coprophage ? 

Yvonne :

Du calme, mon ami, modérez cet orage ! 

Le général :

Mais, mon cœur, laissez-moi m’expliquer plus avant,
Et vous aurez la clé de cet emportement.
Si vous aviez pu voir, même de votre rive,
Ce qu’il m’est advenu juste avant que j’arrive,
Vous auriez, c’est bien sûr, eut le souffle coupé !
Je reprends mon discours, où je l’avais laissé :
Ayant à satiété subi les psychodrames
Des gauchos, des fachos et de tous ceux qui brament,
Avant de repartir, j’ai voulu, bon époux,
Me rendre chez Chaumet vous choisir un bijou
Sur la place Vendôme. Au pied de la colonne,
Que vis-je alors, Madame ? En cent, je vous le donne !
Le sommet, m’a-t-on dit, de l’art contemporain
Un enculoir géant en guise de sapin !
Il m’a fallu trouver le salut dans la fuite
Pour ne pas m’exposer au viol d’un sodomite !
Afin qu’il me remonte aussitôt chez les miens,
J’ai convoqué presto mon bon ange gardien !
Et c’est ainsi tremblant, et d’horreur et de rage,
Que vous me revoyez en ces nobles parages. 

Yvonne :

Calmez-vous ! Les Français autrefois ont fait pis !
Et même en votre temps, vous fûtes déconfit
Par leur acrimonie et par leur inconstance,
N’ont-Ils pas, bien des fois, frôlé la décadence ?
Je me souviens d’un jour où, par eux excédé,
Vous les aviez traités, je crois, de bovidés ?

Le général :

C’est possible, en effet, dans un accès de doute
Où leur grande inertie entravait trop ma route !
Mais, Madame, aujourd’hui, ils ont fait bien plus fort !
Les Français sont des veaux, gouvernés par des porcs ! 

Yvonne :

Mais vous n’y pouvez rien ! Laissez à Dieu le père
Le soin de réprimer tous ces coléoptères !
C’est ainsi et c’est tout ! Le Français, français né,
Sera toujours paillard et indiscipliné,
Toujours libidineux, frondeur si nécessaire,
Arrogant, belliqueux et même téméraire,
Et cela en dépit de décrets et de lois,
Car s’il n’est plus gaulliste… il demeure gaulois ! 

Le général : (se levant, plus détendu)

Oui, vous avez raison, j’ai tort, je m’obnubile
Et ne fais rien de mieux que m’échauffer la bile,
Laissons aux successeurs ce monde convulsif…
Et allons chez Malraux, prendre l’apéritif ! 

Ils sortent

NOIR

000 - De gaulle 2