LOI DU 3 JANVIER 1973 :
BOMBE À RETARDEMENT
(Jean Goychman)

Le 03 janvier 1973, à peine terminée la trêve des confiseurs, une petite loi était subrepticement glissée dans le contenu du Journal Officiel. Anodine en apparence, bien enrobée dans un cocon législatif circonstanciel, le venin était tout entier concentré dans l’article 25 et était ainsi libellé :

« Le Trésor public ne peut être présentateur de ses propres effets à l’escompte de la Banque de France. » [1].


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Une date de parution bien choisie et une rédaction lénifiante

La date de parution au JO ne doit probablement rien au hasard du calendrier. Pas plus que celle du 23 décembre 1913 qui a vu l’adoption du “Federal Reserve Act” par le Congrès américain à l’issue d’une lutte souterraine commencée par la crise de 1906. On devrait toujours se méfier des textes accolés aux fêtes de Noël, surtout lorsqu’ils touchent au porte-feuilles des contribuables. La rédaction de l’article renforce un peu cette idée de rester dans l’ombre protectrice d’un vocabulaire difficilement compréhensible par les non-initiés. Que sont les « effets du Trésor Public » ? Si on avait parlé des « Bons du Trésor », tout le monde aurait compris. Mais les effets ? Dans quel sens fallait-il le prendre ? Et pourquoi écrire « présentateur » ? Parce que si la loi avait été rédigée en langage courant, on aurait pu lire : La Banque de France ne créera plus la monnaie sans intérêt nécessaire à l’État pour qu’il puisse boucler son budget. En d’autres termes, l’État devra dès maintenant s’endetter auprès des marchés privés et acquitter des intérêts sur ces prêts. Les choses ne se seraient peut-être pas aussi bien passées, alors que tout s’est fait dans l’indifférence générale.

Un processus qui s’est internationalisé à l’époque

On prête à Nathan Rothschild la phrase : « Si j’imprime les billets de banque, je me fiche de qui fait les lois ». En tout cas, c’est exactement ce qui s’est passé dans l’occident depuis près de deux siècles. Progressivement, les peuples ont perdu les uns après les autres cet attribut essentiel, voire capital, de la souveraineté, qui est le droit de contrôler l’émission et le cours de leur propre monnaie.

Les premiers qui ont tiré, comme à la bataille de Fontenoy, furent les Anglais. Dès 1694, Guillaume d’Orange, ne pouvant plus forcer le Parlement à augmenter les impôts, demanda à des banquiers allemands et hollandais de lui prêter une certaine quantité d’or pour financer ses dépenses. La condition mise par les banquiers était la création de la Banque d’Angleterre, dont ils seraient et resteraient propriétaires, cette banque possédant le privilège d’émettre la monnaie anglaise. Beaucoup de pays depuis cette date ont suivi le même chemin, souvent poussés par ce que de Gaulle appelait « la finance anglo-saxonne ». Refaire toute l’histoire de la monnaie fiduciaire, c’est à dire une monnaie qui n’a de valeur que la confiance qu’on met en elle et qui peut être créée sans limite dépasserait le cadre de cet article et il existe de nombreux ouvrages sur le sujet.

L’effet paralysant des dettes cumulées

Les premières années, les français ne se sont pas inquiétés. D’autant plus que les déficits budgétaires récurrents n’étaient jamais exprimés en valeur absolue. La coutume est de les traduire en pourcentage du PIB (Produit Intérieur Brut), ce qui minimise leur importance. À titre d’exemple, un déficit de 4% du PIB représente environ 90 milliards d’euros, ce qui fait environ 20% du budget de l’État. Aucune entreprise privée ne pourrait vivre avec un tel déficit d’exploitation…

Au début, tout se passe comme avant. Ce n’est que progressivement que les charges dues à l’endettement commencent à croître. À partir d’un certain seuil, ces charges deviennent tellement importantes qu’elles représentent le principal poste budgétaire et que l’État doit emprunter afin de payer les intérêts. La progression de la dette cumulée devient alors exponentielle [2].

Elle représentait pour notre pays l’équivalent de moins de 50 milliards d’euros en 1973 et atteint aujourd’hui plus de 2.000 milliards d’euros.

Un seul remède : remplacer le public par le privé

La tenaille du libéralisme s’est alors refermée sur les peuples qui avaient perdu le contrôle de leur monnaie. Les dirigeants politiques, nous disait-on, sont trop dépensiers car ils veulent « acheter les suffrages » et leur démagogie soit se trouver limitée en même temps que leur pouvoir. Il faut donc à tout prix réduire le rôle de l’État et faire appel au secteur privé partout où cela est possible. Le principal poste de dépense d’un pays comme le nôtre étant la protection sociale, elle doit être transférée à des compagnies d’assurances privées, forcément mieux gérées [3].

C’est là où intervient l’euro, monnaie unique

Pour établir la monnaie unique dans une zone monétaire très disparate, il fallait trouver des critères de « convergence ». L’idée de la monnaie unique européenne remonte à 1944 lorsque l’armée américaine avait prévu de distribuer une monnaie dite « AMGOT » [4] sur l’ensemble des territoires européens qu’elle allait libérer. Certes, de Gaulle a pu s’y opposer à l’époque, mais l’idée était restée présente dans certains esprits. Il a fallu attendre la mort de de Gaulle pour qu’en 1971 ce projet réapparaisse sous forme d’un « serpent monétaire » qui limitait les fluctuations des monnaies européennes entre elles. Le ver était dans le fruit et la préparation du traité de Maastricht (septembre 1992) allait permettre de préciser les choses. Sont ainsi apparus les fameux « critères de convergence » que les futurs États de la zone euro devraient respecter. Ces critères portaient à la fois sur le montant des dettes souveraines, limitées à 60% du PIB et sur le déficit budgétaire, qui ne devait pas excéder 3% du même PIB. Ne me demandez pas le « pourquoi » de ces valeurs : elles sont purement arbitraires et probablement plus dues à des considérations politiques qu’économiques.

Le recours à l’austérité est mathématique

Loi de 73 d’un côté, confinement des dépenses et des dettes publiques de l’autre : la recette était infaillible.Les coupes sombres apparaissent dans les budgets publics, l’État doit vendre dans un premier temps, les « bijoux de famille » qui sont souvent des grandes entreprises. Bien évidemment, les plus rentables partent en premier et il ne reste que celles les plus difficilement vendables en raison de leurs déficits chroniques. On a donc vu partir les autoroutes, les aéroports, la distribution d’énergie (gaz et carburants) et bien d’autres. Les recettes de l’État ont diminué, et devaient être compensées par les impôts. Il arrive un moment où les impôts deviennent « confiscatoires » et amputent le pouvoir d’achat des contribuables. Il faut alors passer à l’étape d’après.

Haro sur les dépenses sociales

Tout le monde s’accorde à dire que les démocraties sont redistributives, ce qui signifie qu’elles prennent un peu aux plus favorisés pour redonner à ceux qui le sont moins.Cela peut se faire sous plusieurs formes. Directement par la progressivité de l’impôt, ou indirectement par l’attribution d’aides ou d’exonération de charges. Toutefois, il arrive un moment ou les contraintes financières qui pèsent sur l’État sont telles que celui-ci doit doit couper dans les dépenses publiques parce qu’il ne respecte plus les engagements pris dans les Traités. On pourrait aussi envisager de dénoncer purement et simplement les Traités, chose que de Gaulle avait envisagé en disant « Quand un grand pays est couillonné, il fout le camp » avait-il dit à Alain Peyrrefite, ajoutant que « les Traités, ce sont des histoires de juristes et de diplomates » en réponse à une remarque de ce dernier lui faisant remarquer qu’il n’y avait aucune de sortie du Traité de Rome [5]. Mais une telle éventualité est totalement inenvisageable de la part de nos dirigeants politiques qui voient dans la construction d’une Europe Fédérale l’essentiel de leur action.

Il faut donc réduire les dépenses tout en évitant l’explosion sociale. Voie étroite qui s’avère difficile et pleine d’embûches. Certains domaines paraissent un peu moins risqués que d’autres. Après tout, les personnes en fin de vie et dépendantes des soins sont peu propices à se rebeller. Pareil pour les hôpitaux et d’une façon générale le secteur de la santé publique. De même pour les retraités, qui ne produisent plus rien et dont on pense, avec un certain cynisme, que la majorité d’entre eux dépense très peu et doit pouvoir encore survivre avec un peu moins. Sans parler de tous les services publics comme la police, l’armée ou la justice qui voient la paralysie les gagner en raison du manque crucial d’argent.

Le dogme du « politique dépensier »

À quelle nécessité cette fameuse loi est-elle censée répondre ? On touche là au cœur du problème. Il fallait, et c’était l’objectif principal, nous mettre sous la coupe des marchés financiers privés et celle des banques centrales réputées indépendantes. Car c’est tout un système de création monétaire qui se trouve derrière cela. Dès l’instant où la monnaie devient sans référence de valeur comme l’or ou un autre métal précieux, rien n’est plus facile que de l’émettre. Il suffit d’imprimer du papier ou, mieux encore, de créer de la monnaie « scripturale » sous forme d’une simple ligne dans un état de compte. La seule différence entre un État qui créé sa monnaie en fonction de ses besoins et d’une banque qui fait la même chose réside dans les taux d’intérêt. Tout le bénéfice des marchés financiers – c’est à dire des banques qui créent cette monnaie à partir de rien – se trouve là et n’est rendu possible que parce que le contrôle de cette création monétaire se fait par une banque centrale indépendante, ou du moins ne dépendant pas des pouvoirs publics.

On reprochait aux gouvernements d’utiliser la « planche à billets » à tort et à travers, provoquant ainsi une inflation démesurée. Au nom de quoi on a créé un système de Banques Centrales qui font exactement la même chose sans que, du moins pour le moment, personne ne trouve rien à y redire. On remarquera également que la création monétaire complétement débridée telle qu’elle est pratiquée par la BCE ne génère aucune inflation…

Et la démocratie, dans tout cela ?

La démocratie ne peut exister que si les peuples exercent leur souveraineté. LES PRIVER DU CONTRÔLE DE LEUR MONNAIE CONDAMNE NÉCESSAIREMENT CETTE SOUVERAINETÉ. Ou bien les peuples reprendront le contrôle de leur monnaie, ou bien la démocratie disparaîtra au profit d’un totalitarisme exercé par une oligarchie financière qui régira l’économie de la planète.

 

Jean Goychman
01/02/2018

 

[1] http://leplus.nouvelobs.com/contribution/213182-dette-publique-et-loi-rothschild-le-silence-des-medias.html
[2] La fonction exponentielle est celle qui, mathématiquement, croit le plus rapidement. Elle consiste à élever un nombre à une puissance qui augmente à chaque fois.
[3] David Rockefeller disait en 1999 : »Quelque chose doit remplacer les gouvernements, et le pouvoir privé me semble l’entité adéquate pour le faire » (http://www.medias-presse.info/deces-de-david-rockefeller-lun-des-plus-nuisibles-promoteurs-du-nouvel-ordre-mondial/71308/).
[4] https://www.monde-diplomatique.fr/2003/05/LACROIX_RIZ/10168
[5] « C’était de Gaulle » Alain Peyrefitte (éd. Fayard – Tome 2 – page 267).


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