ATTENTAT DE KARACHI : UNE AFFAIRE D’ÉTAT
(Marc Le Stahler)

Nous sommes à Karachi (Pakistan), le 8 mai 2002, 8 mois après le 11 septembre 2001 et quelques jours après la réélection de Jacques Chirac à la présidence de la république… Un bus transportant des techniciens français de la DCN (Direction des Constructions Navales) est percuté devant l’hôtel Sheraton par un véhicule chargé d’explosifs…
14 morts (dont 11 Français) et 14 blessés. Commence alors une des pires affaires de ce début de siècle, tragédie moderne combinée de vente d’armes, diplomatie secrète, corruption financière et ambitions politiques, parfait cocktail de la décadence générale de la morale et de l’éthique qui caractérise la France et une bonne partie de la planète en ce début de millénaire…

 

 

ACTE I – LE CONTEXTE / RETOUR EN 1994

blankEn 1994, François Mitterrand termine laborieusement son second septennat. Après 13 années de mitterrandisme, la France, exsangue, attend Chirac, en embuscade à la Mairie de Paris. Mais un outsider, « son ami de 30 ans », Edouard Balladur, devenu Premier Ministre, se sent pousser des ailes et se prend à rêver à un destin national…
Les sondages sont plutôt bons, mais il faut de l’argent…
Qu’à cela ne tienne, quand on tient Matignon, on sait comment faire. Nicolas Bazire, son directeur de cabinet, devient alors aussi son directeur de campagne, dans un surprenant et dangereux mélange des genres.

La France signe justement, cette année là, un contrat de vente d’armement avec l’Arabie Saoudite (des frégates « La Fayette » pour un montant de 19 MdF) ainsi qu’avec avec le Pakistan (3 sous-marins « Agosta » pour un montant de 5,4 MdF). La Direction des Constructions Navales est chargée de la réalisation et du suivi de ces contrats. Contrats juteux qui seront, comme d’habitude, assortis de versements de commissions d’apport d’affaires aux intermédiaires – essentiellement des politiques et des militaires -.
Il suffirait de faire revenir discrètement une partie de ces commissions pour financer la campagne…

ACTE II – COMMISSIONS & RETROCOMMISSIONS

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Ces contrats juteux de vente d’armement sont signés par François Léotard, ministre de la Défense. Nicolas Sarkozy (qui choisira finalement pour la présidentielle le mauvais cheval) est alors secrétaire d’Etat au budget mais ne sera entendu, dans cette affaire, que comme simple témoin. Renaud Donnedieu de Vabres, conseiller de Léotard, fait entrer en scène un certain Ziad Takieddine (photo AFP ci-contre), personnage sulfureux franco-libanais, qui s’illustrera plus tard dans d’autres affaires pas très catholiques. Takieddine devient l’intermédiaire officieux chargé de mettre en musique les versements des commissions, y compris pour le président pakistanais (qui touchera 23 MF). Ce qui montre bien que la corruption est un phénomène généralisé, s’exerçant à tous les niveaux de responsabilité, dans ce monde de fin du XXème siècle…

Il y a d’autres intermédiaires, notamment un mystérieux « réseau K » (K pour « King », sans doute), représentant officieux du roi d’Arabie Saoudite supposé recevoir globalement 216 MF, sans oublier quelques princes saoudiens heureux bénéficiaires de cette manne financière.

Les commissions versées aux « intermédiaires » ayant facilité les transactions seront donc « juste un peu surévaluées ». Autorisant ce qu’on nomme joliment les « rétrocommissions », qui serviront à rémunérer quelques personnalités politiques françaises dans le besoin, et notamment, vous avez compris, l’équipe du candidat Balladur, en quête de fonds pour financer la campagne présidentielle.

Mais encore faudra-t-il le prouver… En constatant, par exemple, qu’à 48 heures d’intervalle, entre les 2 tours des élections de 1995, les enquêteurs identifieront, sur une banque Suisse à Genève, le retrait en espèces par Takieddine de 10 MF, suivi d’un versement du même montant quelques jours plus tard sur le compte de campagne de Balladur. Ce qui fait quand même mauvais genre. Les avocats de l’ancien Premier Ministre prétendront sans vergogne (« la main sur le coeur ? ») qu’il s’agirait en fait de produits de collectes auprès de militants, achats de T-shirts et gadgets divers. Par charité chrétienne, nous nous abstiendrons de commenter…

ACTE III – ENTRÉE EN SCENE DE JACQUES CHIRAC

On peut imaginer la suite. Elu en 1995, le nouveau président Jacques Chirac, finalement vainqueur de son « ami de 30 ans » (éliminé au 1er tour), découvre la magouille financière et décide d’arrêter le versement des commissions. Ce qui, en bonne logique, devait stopper ipso facto le paiement des rétrocommissions et mettre en difficulté l’équilibre financier de la campagne.

Détail croustillant, qui ne va pas arranger les choses : pour la première fois, en 1995, les frais de campagne sont encadrés et contrôlés par le Conseil Constitutionnel. Ils sont limités à 90 MF pour le premier tour, et 120 MF pour le second tour. La validation des comptes de campagne par ledit Conseil ne se fera d’ailleurs pas dans l’allégresse, son président Roland Dumas ayant mouillé sa chemise pour faire coller les chiffres, tant pour la campagne de Balladur que pour celle de Chirac. 

ACTE IV – L’ATTENTAT DE KARACHI ET L’ENQUÊTE

En ce début de XXI° siècle, on est encore sous le choc du 11 septembre 2001. L’attentat de Karachi ayant lieu 8 mois plus tard, la première réaction des autorités pakistanaises et des services français est de dénoncer un attentat islamique, vraisemblablement perpétré par Al Qaïda, en représailles à la présence de la France, depuis janvier 2002, dans la coalition contre l’Afghanistan. L’hypothèse est plausible, le Pakistan étant alors truffé de Talibans et pour faire bonne mesure, Ben Laden va revendiquer l’attentat… 

Michèle Alliot Marie, ministre de la Défense, est envoyée par Chirac et Juppé à Karachi et le juge Bruguière est initialement chargé du dossier.

Un épais silence radio retombe alors sur l’affaire. D’aucuns diraient même qu’elle est « étouffée ». Pourtant, le 11 septembre 2002, quatre mois après l’attentat, un certain Claude Thévenet, ancien agent de la DST, missionné par la DCN, rédige un rapport explosif (le « Rapport Nautilus ») évoquant une cause qui n’aurait rien à voir avec la piste terroriste : l’attentat aurait été perpétré par un groupe d’officiers pakistanais mécontents, en représailles de la décision de Chirac de stopper le versement des commissions.
On notera que ce rapport ne sera remis au juge Trévidic, successeur du juge Bruguière, que 6 ans plus tard, en 2008.

Vous suivez toujours ? Le nouveau juge, Marc Trévidic, abandonne alors la piste terroriste au profit de la piste franco-pakistanaise. Le juge Renaud van Ruymbeke lui succède en 2010.

Et là, tout devient opaque et complexe, comme à chaque fois que l’Etat français se trouve menacé dans son intégrité et sa probité. On soupçonne Balladur et Léotard de financement illégal de campagne électorale, mais on ne peut pas le prouver formellement. Ils seront quand même traduits en janvier 2021 devant la Cour de Justice de la République (réservée aux membres du gouvernement à l’époque des faits). L’ancien Premier ministre pour « complicité d’abus de bien sociaux et recel », l’ancien ministre de la Défense pour  » « complicité ».

François Molins, procureur général près la Cour de Cassation, requiert un an de prison avec sursis et 50 000 euros d’amende contre Édouard Balladur, et deux ans de prison avec sursis et 100 000 euros d’amende contre François Léotard. Les avocats plaident évidemment la relaxe de leurs clients.

Retenons aussi, pour information, que les autres acteurs de cette affaire ont été traduits en juin 2020 devant le tribunal correctionnel : Bazire et Donnedieu de Vabres écopent de 5 ans de prison dont 2 avec sursis, Takieddine de 5 ans de prison. 

ACTE V – EPILOGUE ?

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Le jugement contre Balladur (92 ans) et Léotard (79 ans) sera rendu le 4 mars 2021.

Il est probable que vous n’en entendrez pas trop parler dans les médias. Un grand absent, tout de même, pour cause de décès, Jacques Chirac. En stoppant les versements de commissions, pour des raisons plus ou moins justifiées, il pourrait effectivement avoir déclenché la colère des militaires pakistanais et les conséquences tragiques pour les techniciens français en mission. Ce qui n’enlève évidemment rien à la responsabilité première des terroristes, mais on pense surtout aux familles des victimes qui sont en droit de connaitre les causes et  les mobiles réels de l’assassinat de leurs proches. 

Pour finir, rappelons qu’une mission parlementaire, présidée par un certain Cazeneuve (qui sera nommé plus tard Premier Ministre par Hollande) n’a pu réussir à se dépêtrer de l’affaire, au grand dam de l’intéressé qui annonce ne pas avoir été capable d’entrer en possession des documents qu’il réclamait (le « secret défense » a bon dos).

On apprendra aussi que – contrairement aux « usages » – qui prévoient que les versements de commissions sont étalés dans le temps – ces commissions auraient été intégralement payées en début de contrat et que la décision de Chirac de stopper lesdits versements ne pouvaient donc pas avoir d’incidence directe sur les motivations des heureux récipiendaires.

Retour à la case départ ? Réponse le 4 mars 2021 ! Soyez attentifs (entre 2 communications d’Olivier Véran sur la situation sanitaire – qui a bon dos, elle aussi -).

Le bon peuple et les familles des victimes, n’ont plus qu’à s’arranger avec tout ca !

Marc Le Stahler
21 février 2021

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