LE «BON» DOCTEUR GUILLOTIN : UN GRAND HUMANISTE
(Eric de Verdelhan)

«  Dans l’actuel département de la Charente-Maritime (anciennement Charente-inférieure) la dernière exécution capitale a eu lieu en 1947, bien avant l’abolition officielle en 1981 de la peine de mort, dont la décision ne faisait pas l’unanimité… »   Mickaël Augeron (1).

L’histoire m’a appris qu’il faut souvent se méfier du qualificatif, pourtant flatteur, de « bon docteur Untel ». On se souvient  que le « bon docteur Petiot » Franc-maçon, « médecin des pauvres » dans l’Yonne, futur « capitaine Valéry » (ou Valéri) dans la Résistance, était un salopard condamné à mort, à la Libération, pour 24 meurtres (lui, en revendiquait 63 !) de Juifs, de résistants ou de truands dont il a fait disparaitre les corps en les brûlant dans deux énormes calorifères.

On se souvient aussi du « bon docteur Schweitzer » et de son célèbre hôpital de Lambaréné au Gabon. Humaniste, encensé par les intellectuels  et toute la presse de son temps, avant qu’on ne s’aperçoive que le personnage n’était pas aussi angélique qu’on le disait : il aimait l’argent et aura fortement contribué à développer la Franc-maçonnerie auprès des chefs d’Etats africains.

Aujourd’hui, je vais donc démystifier un autre « bon docteur », grand humaniste et lui aussi Franc-maçon, Joseph-Ignace Guillotin, né à Saintes, en Charente-Maritime, où je réside.

Guillotin étant une célébrité saintaise, il fallait bien qu’un jour  je m’intéresse à lui !      

La légende(2) veut que le 28 mai 1738, alors qu’elle se promène en ville, la jeune Madame Guillotin, épouse d’un avocat local, enceinte et presque à terme, assiste fortuitement à l’exécution d’un criminel sur la roue. Ce spectacle – horrible – la choque terriblement et elle perd ses eaux. Elle a tout juste le temps de rentrer chez elle pour donner naissance à un petit Joseph-Ignace.

Oublions la légende, qui est fausse, comme… le reste !

Elève brillant et doué, le jeune Joseph-Ignace Guillotin s’oriente vers la carrière de médecin et  devient, en 1780, professeur à la faculté de médecine de Paris.

A cette époque prérévolutionnaire, Voltaire et Rousseau instillent leur venin au sein de la bourgeoise athée et progressiste qui rêve de tuer « le Trône et l’Autel ».  

Outre sa profession de médecin, le docteur Guillotin s’imprègne de « l’esprit des lumières ». Il entre en loge maçonnique, comme tous les beaux esprits de son temps, et se lance en politique.

Il rédige plusieurs ouvrages et propose des réformes qui lui valent quelques ennuis avec la justice.

Elu député du tiers-état de Paris, c’est lui, Joseph-Ignace Guillotin, qui, le 19 juin 1789, propose à ses collègues députés de se rassembler dans la fameuse Salle du Jeu de Paume…

Et c’est durant la même année 1798 qu’il va, bien involontairement, tracer le chemin qui fera se célébrité : le 10 octobre, il présente un projet de réforme du droit pénal qui tient en six articles.

Le premier article stipule: « Les délits de même genre seront punis par les mêmes genres de peine, quels que soient le rang et l’état du coupable ». Son texte instaure l’égalitarisme devant la mort. Dans sa lancée, il prône le choix de la décapitation comme seule méthode d’exécution capitale, sans se soucier des différentes classes sociales. Et il lance l’idée, novatrice, d’une « mécanique qui puisse décapiter les criminels de façon foudroyante… ».

Le 1er décembre, devant ses collègues, il relance son idée, ce qui provoque l’hilarité des députés. Joseph-Ignace Guillotin quitte la tribune mortifié.

Ce n’est que le 3 juin 1791 que le principe d’égalité devant la peine de mort est voté par l’Assemblée Nationale. L’article 3, nouvellement rédigé, dit que « Tout condamné à mort aura la tête tranchée ». Et l’idée du « bon docteur Guillotin » est approuvée en son absence.

Il reste à savoir comment faire. Informé de la situation, le bourreau Sanson fait part de ses réticences : la « décollation » est de loin la méthode qui requiert le plus de précision, et, dans le cas d’exécutions multiples (3), « il faudrait ménager la fatigue de l’exécuteur ». Qu’à cela ne tienne : on va reprendre l’idée de Guillotin et imaginer une machine qui puisse pallier à la fatigue du bourreau tout en respectant une « volonté de rapidité »: encore une belle leçon d’humanisme !

Ce n’est pas Joseph-Ignace Guillotin, mais un autre médecin, Antoine Louis, chirurgien du Roi, formé à l’ingénierie et à la justice criminelle, qui, en s’inspirant de machines déjà employées en Angleterre, en Ecosse et en Italie, va créer  notre  « rasoir national ».

A la mi-avril, la machine est fabriquée, sous la surveillance du bourreau de Paris, Charles-Henri Sanson, par un de ses amis, le facteur de clavecins Tobias Schmidt.

Le 25 avril 1792, quelques jours après des essais sur des cadavres de moutons, l’instrument est utilisé pour la première fois en place de Grève sur Nicolas Pelletier, un voleur arrêté, dit-on, en possession d’assignats interdits.

La machine est d’abord baptisée « Louisette » ou « Petite Louison » en souvenir de son véritable père, le docteur Louis, mais ce dernier meurt le 20 mai suivant. On se rappelle alors que la première idée émanait du docteur Guillotin et l’engin devient « Guillotine ».

Donc, l’histoire nous ment : Guillotin n’est pas l’inventeur de la guillotine.  Autre légende totalement fausse : le « bon docteur Guillotin » n’est pas mort sur la guillotine mais il n’en est pas passé très loin. Incarcéré sous la Terreur – comme tant d’autres – il est libéré après le 10 Thermidor. Ecœuré, il abandonne la politique et se consacre uniquement à la médecine.

Médecin-chef de l’hôpital d’Arras, il se voit chargé du premier programme national de santé publique sous le Consulat. Il meurt à Paris le 26 mars 1814. Il avait 75 ans.

Dans cette belle région d’Aunis et Saintonge,  la machine attribuée au docteur Guillotin va fonctionner à plein régime : le 17 janvier 1794, par exemple, le bourreau Daviaud se flatte d’avoir tranché la tête du député de Charente-inférieure Gustave Dechézeaux. En ces périodes tragiques, le métier de député n’exigeait pas plus de compétence que de nos jours, mais il était plus risqué !

Dans le seul premier semestre 1794, place Colbert à Rochefort, 54 têtes seront tranchées par un bourreau particulièrement cruel nommé Ance (on lit parfois Hanss).

Le 11 décembre 1794, le même Ance alignera 26 têtes, le même jour, le long de son échafaud à Brest. Encore un grand humaniste ! Et Dieu sait s’ils étaient nombreux à l’époque !

Ce rappel me parait nécessaire  car certains historiens de la révolution tentent de nous faire croire que la guillotine a surtout fonctionné à Paris et assez peu en province.

Le dénommé Ance avait, semble-t-il, un certain goût pour le sadisme : le 13 juillet 1794, il a la joie immense de compter dans sa charrette un certain Toullec, un individu qu’il déteste.

Il va donc volontairement  trafiquer « sa » guillotine pour que la tête du condamné ne tombe qu’à la quatrième chute du couperet.

Quelques jours plus tard, le 30 juillet, après avoir supplicié une jeune et très belle aristocrate, Modeste-Emilie de Forsanz, il substitue le corps de la jeune fille avec l’aide du juge Palis et les deux salopards abusent du cadavre « encore chaud ». On raconte que le juge Palis convoitait cette jeune personne depuis longtemps. Il s’était même engagé à la sauver si elle se donnait à lui.

Modeste-Emilie avait refusé avec dédain. Cette innocente jouvencelle, élevée dans la foi chrétienne (la « superstition ») et dans l’« obscurantisme » monarchique, n’avait, semble-t-il, rien compris à  l’humanisme maçonnique.
Pour être franc, moi non plus !

Eric de Verdelhan
14 novembre 2018

1)- Préface : « Les grandes affaires criminelles de Charente-Maritime » Editions de Borée ; 2008.

2)- « Histoire de Saintes » d’Alain Michaud. Editions Privat ; 1989.

3)- La Terreur va se charger d’accélérer le rythme et…la fatigue des bourreaux !


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bernard
bernard
19 novembre 2018 7 h 44 min

Il semble me souvenir qu’une sorte de guillotine fonctionnait déjà dans l’ancien régime à Toulouse, pays des capitouls(exécution du duc de Montmorency sous Louis XIII) ?

deniaud
deniaud
16 novembre 2018 16 h 02 min

passionnant , cher Eric !
si tout ceci est bel et bien vrai ( pourquoi pas ? ), tu es un véritable historien comme on n’en fait plus !
Très flatté dans ce cas d’avoir eu le privilège et le plaisir de déjeuner avec toi chez un ami commun dans la campagne charentaise récemment.

Pierre ESCLAFIT
Pierre ESCLAFIT
9 décembre 2018 7 h 44 min
Répondre à  deniaud

Il est vrai qu’en cette période, il est des dirigeants dont on voudrait qu’ils montent les marches et pas celles du festival de Cannes….

Castiglione
Castiglione
15 novembre 2018 14 h 17 min

Je n’affirme rien mais j’ai lu quelque part que le Roi Louis XVI aurait amélioré le couperet en lui donnant l’angle qu’on lui connait.

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