ENA : L’ECOLE DES PRIVILEGES (par Maurice D.)

« Quelle époque terrible que celle ou des idiots dirigent des aveugles »
William Shakespeare

En 1920, Pierre Gaxotte, normalien et jeune agrégé d’Histoire, parlait de « la décrépitude de l’intelligence politique » et expliquait : « Le fonctionnement du régime parlementaire exige des chefs plus d’habileté que de puissance, plus d’opportunisme que de ténacité, plus de roueries que de vues générales. Sont portés au pouvoir des hommes sans expérience qui s’imaginent suppléer à leur défaut de préparation en s’entourant de spécialistes méticuleux et bornés« .

Cela explique qu’il ait fallu des circonstances exceptionnelles pour qu’un De Gaulle puisse s’imposer, mais après son départ le régime parlementaire a repris ses droits avec sa cohorte de présidents plus habiles à s’imposer dans le système que compétents pour diriger la France. L’escroquerie démocratique que sont les primaires facilite l’accès du plus médiocre, souvent sélectionné par défaut parce que le meilleur paraît aux autres plus dangereux pour leur carrière future. Voir les deux derniers énarques-présidents, Chirac et Hollande.

De Gaulle avait cru remédier à la question des « spécialistes méticuleux et bornés » en créant une « Ecole Nationale d’Administration » dont le concours d’entrée sélectionnerait les meilleurs des étudiants pour en faire, disait-il, « les meilleurs des grands commis de l’État« .

On appelait « grands commis », à l’époque, les hauts fonctionnaires qui occupaient des fonctions de directeurs d’administration dans les ministères. Des gens compétents, les plus compétents, mais subordonnés au Ministre et au Président qui eux, dans l’idée de de Gaulle, devaient rester des politiques, c’est du moins ainsi qu’il l’avait expliqué à Michel Debré qui, à la tête de la Mission provisoire de réforme de l’administration chargée par de Gaulle de « refondre la machine administrative française« , créa l’E.N.A.

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Maurice Thorez, Secrétaire Général du Parti Communiste Français, déserteur en URSS où il passa la guerre sous le nom de « Ivanov », ce que le PCF a nié jusqu’en 1960, signait en 1945, avec de Gaulle et Michel Debré, le décret fondateur de l’ENA

Robert Chelle, secrétaire général du Comité d’histoire de l’ENA soutient que l’ENA a continuellement fait évoluer ses structures et ses enseignements « afin de rester fidèle aux principes de 1945« . C’est en partie faux pour ceux des énarques qui se sont dit que puisqu’ils étaient les meilleurs des meilleurs, il n’y avait pas de raison que le pouvoir politique leur échappe : trois présidents, cinq premiers ministres, un grand nombre de ministres et la quasi totalité des préfets ont été ou sont énarques.

Nous ne sommes plus dans les « principes de 1945« , en tous cas pas celui des « grands commis de l’État » au service des hommes politiques comme le voulaient les pères fondateurs de l’ENA.

Les énarques au pouvoir sont trop souvent au service d’eux-mêmes et sont ainsi les mieux placés pour se servir. Dans L’École du pouvoir, une fiction tournée en 2008 basée sur l’ENA qui fut diffusée sur Arte, Raoul Peck souligne qu’aujourd’hui, à l’ENA, « Derrière l’émulation, la compétition intellectuelle et institutionnalisée, il y a une quête du futur pouvoir« .

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L’ENA-Paris, dans l’ancien bâtiment de l’Ecole nationale d’administration de la France d’Outre-mer,  au Luxembourg (5ème Art.) 

Cette recherche du pouvoir politique serait acceptable à condition que les énarques se lançant en politique démissionnent de la fonction publique après leur première élection (*). À ma connaissance un seul a eu ce courage, les autres ayant préféré garder le parachute doré d’un possible retour dans l’administration au plus haut niveau et d’une pension confortable de haut fonctionnaire qui vient s’ajouter à celle (souvent « celles ») qu’ils gagnent par leur activité politique.

On peut les comprendre, mais personne au sommet de l’Etat ne semble prendre conscience de l’énorme inégalité sociale que crée l’ENA où il suffit d’entrer pour se trouver assuré d’une vie confortable et, pour ceux qui entrent en politique, d’un cumul de gros salaires suivi d’une très grosse pension de retraites multiples, jusqu’à la fin de leurs jours. Quoi qu’ils fassent, qu’ils réussissent ou qu’ils échouent dans leur carrière politique, quelles que soient les erreurs qu’ils commettent, ils conserveront statut et revenus, ce qui choque beaucoup de Français.

La remarque vaut pour ceux qui sont nommés à la tête des très grandes entreprises, ils peuvent perdre des milliards ou commettre des erreurs stratégiques conduisant des milliers de salariés au chômage, ils sont énarques et leur carnet d’adresses leur permettra toujours de trouver un cocon douillet et très rentable où finir leur carrière ratée.

La crise de 2008 a cristallisé une évolution commencée à l’ENA depuis les années 80, et aussi chez tous les hauts fonctionnaires européens : la nécessité d’acquérir des connaissances sérieuses en économie et en gestion. Autrefois, il fallait avoir de solides connaissances en droit, maintenant le technocrate doit avoir fait au moins une école de commerce pour espérer accéder aux plus hauts postes et rejoindre un jour les cabinets ministériels où s’apprend l’exercice du pouvoir politique et la manière de le prendre.

220px-Strasbourg-RemiLeblond-ENA-MAMC2L’ENA a été décentralisée à Strasbourg, au bord de l’Ill

Cela a entrainé un effet curieux, l’accélération considérable de la durée de  rotation moyenne des directeurs de l’ENA, passée de 10 ans pour les quatre premiers à 3 ans et demi pour les sept qui ont suivi. Mais aussi un augmentation considérable du nombre des énarques revendiqués comme tels : il sort entre 80 et 100 élèves par an qui ont fait la scolarité complète de deux ans, mais l’ouverture de l’ENA à la formation permanente sous forme de séminaires de quelques mois permet à ceux qui les ont suivis de se prévaloir d’avoir « fait » l’ENA (administrateurs civils, assistants parlementaires, officiers de l’armée, responsables de services de l’État, syndicalistes…)

L’enseignement de l’ENA est globalement de qualité, mais avec de sérieuses lacunes dans bien des domaines, que j’avais constatées lorsqu’il m’avait été demandé d’évaluer des énarques. Notamment : l’ENA apprend des processus de résolution des problèmes qui tuent l’imagination et laissent souvent l’énarque désarmé quand le problème sort des cadres qu’il a appris à résoudre, étant excessivement cocooné financièrement, il perd tout bon sens en matière de gestion financière parce qu’il lui paraît normal que l’argent tombe du ciel, c’est-à-dire de la poche du contribuable.

Il faut ajouter que les énarques sont presque tous des littéraires, – c’est le concours d’entrée qui les sélectionne ainsi -, et que l’on n’y trouve que rarement des scientifiques, une grosse lacune de nos jours. D’autant que la scolarité de l’ENA coûte très cher au contribuable puisque c’est l’État qui la prend intégralement en charge : en moyenne 56 000 € quand un universitaire en coûte 7 210. C’est je crois la seule grande école au monde avec peut-être Polytechnique, où les étudiants ne participent pas au coût de leur formation.

La promotion Léopold-Sédar Senghor de 2002-2004, celle dont est issu Emmanuel Macron, a d’ailleurs été plus loin encore en rédigeant un rapport intitulé L’ENA, l’urgence d’une réforme. Ce document, signé par 132 étudiants sur 134, reprochait à l’ENA de « dispenser une scolarité au rabais, qui n’est que l’alibi d’un concours de beauté organisé par les divers corps de l’État« .

J.J. Barbéris

Jean-Jacques Barbéris, promotion Senghor, nouveau conseiller en communication et chouchou de Hollande dit-on dans les couloirs de l’Elysée. Il a encore beaucoup de progrès à faire dans la gestion médiatique de son image !

C’est anecdotique, mais il est quand même symptomatique que ce soit le directeur des sports, Jean-Claude Doillon, qui ait été élu « personnalité préférée des énarques » trois années de suite entre 2003 et 2005 avant de se voir dépassé par Fabrice, « le barman émérite de la cafétéria« , lui-même grand footballeur à ses heures perdues ! (article ENA de Wikipédia).

Les élèves avaient même voté une motion de défiance contre la direction de l’école (à l’époque dirigée par Antoine Durrleman), ce qui leur avait valu un rappel à l’ordre du ministre de la fonction publique, mais le Conseil d’Etat leur avait donné raison en 2007, notamment sur la question du classement de fin de sortie auquel le « piston » et le népotisme n’étaient et ne sont toujours pas étrangers. Cette accusation repose sur le fait que l’école participe à créer une « élitocratie » centrée sur elle-même, pratiquant volontiers l’endogamie, et cherchant avant tout à promouvoir aux hautes fonctions de l’État les anciens élèves. Et que ce système de solidarité réservé aux détenteurs d’un diplôme faisant foi de « passe-droit d’État » a un nom : le népotisme. Une question qui fut soulevée par Jean-Pierre Chevènement, lui-même ancien élève (L’énarchie ou les mandarins de la société bourgeoise, 1967).

Le problème n’est toujours pas réglé. En 2012, François Sauvadet, ministre centriste de Sarkozy et fils d’agriculteurs formé par l’université, a mis en place une « Commission de réflexion sur le classement de sortie de l’ENA chargée de rechercher toutes les voies de convergence possibles sur cette question« . Ce groupe de travail s’est réuni à deux reprises et n’a pas réussi à trouver un terrain d’accord sur la réforme, les anciens de l’ENA s’opposant à toute réforme.

J’avoue que le document de la promo 2002-2004 m’a réconforté parce que j’étais auparavant (et d’ailleurs toujours !) critiqué pour ne pas admettre que l’enseignement de l’ENA était parfait et produisait vraiment « les meilleurs des meilleurs« .

Il m’a conforté dans la certitude que l’énarque n’est pas fait pour la politique parce qu’il lui manque quelques-unes des qualités qui font un très grand homme politique :
une puissante imagination, une forte et large culture générale qui permet la hauteur de vue nécessaire, beaucoup de ténacité et de courage pour prendre des décisions énergiques et rapides.
Le contre-exemple est actuellement à l’œuvre !

Cela dit, il peut y avoir des énarques qui aient conservé ces qualités en résistant au laminoir intellectuel que leur impose l’école, mais dans ce cas il faut qu’ils le prouvent en prenant le risque – un mot qu’ils connaissent mal – de démissionner de la fonction publique dès leur première élection réussie.

Une dernière précision : je ne suis pas favorable à la suppression de l’ENA que propose François Bayrou, mais je le suis à une réforme profonde passant outre aux réticences et aux blocages des anciens élèves aujourd’hui discrédités. Il est anormal qu’une « super-énarchie hyper-protégée » (Revue d’Administration publique n° 151-152) impose des politiques coercitives à l’ensemble de la population, fonction publique comprise, dont elle s’exonère elle même. (**)

Et aussi pour deux autres raisons.

D’abord parce que l’ENA produit maintenant des cadres dirigeants polyvalents qui préfèrent souvent faire carrière dans les grandes entreprises du privé : où est passée leur forte motivation pour le service de l’État qui, pour de Gaulle, devait être leur première qualité ? Alors que toute leur formation supérieure a été payée par les contribuables.

Ensuite, parce que cette « élite de l’élite » se politise de plus en plus dès son entrée à l’école, en choisissant un parti politique non pour des motivations profondes, mais pour les perspectives de carrière ministérielle à venir dont il semble porteur, ce qui devrait d’ailleurs logiquement donner très vite une génération d’énarques frontistes sur le modèle Philippot.

Maurice D.

(*) Relire à ce sujet le dernier alinéa du § 111 du projet de Gouvernement de Minurne qui stipule :
 » Après un premier mandat parlementaire, et en cas de réélection, les fonctionnaires titulaires réélus ne pourront plus bénificier du droit de mise en disponibilité. Tout fonctionnaire réélu député ou sénateur devra donc, pour siéger, démissionner de son poste administratif  »

(**) Le même projet de Gouvernement de Minurne évoque ainsi (§22) la réforme de l’ENA :
 » L’Ecole Nationale d’Administration sera réformée, modernisée et réorientée vers le service de l’Etat et non vers la préparation de carrières politiques. Elle sera partiellement administrée par des personnalités issues du monde de l’entreprise ».

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