LE « SERGENT BELLE-JAMBE »
Éric de Verdelhan


« Je m’abandonne à ma destinée.
« Pensez au point d’où je suis parti, et voyez où m’a élevé le sort. »
(Jean-Baptiste Bernadotte − épitaphe)

 

Pour Napoléon Bonaparte, il était un traître. Pour de nombreux historiens, un opportuniste, pour d’autres, un nouveau-riche, un parvenu de la pire espèce. Mais il a réussi à fonder, en Suède, très loin de son Béarn natal, une dynastie qui règne depuis 200 ans.

La ville de Pau, dont il était originaire, vient de fêter le bicentenaire de son accession au trône de Suède. Et, comme il fallait s’y attendre, les médias de notre Ripoux-blique laïcarde et maçonnique n’en ont pas dit un mot. Pourtant, quel destin que celui de Jean-Baptiste Bernadotte !

Il était le fils d’un « délégué de procureur », ni pauvre ni riche. Il naît à Pau le 26 janvier 1763. Cinquième enfant de sa famille, c’est un garçon bouillant et bagarreur, avant de se muer en étudiant en droit peu enthousiaste. C’est aussi un bon vivant et un coureur de jupons.

Il n’a pas 18 ans quand son père meurt. Libre, il s’engage dans l’armée et intègre le « Royal-La-Marine », un nom iodé pour un régiment d’infanterie de l’armée de terre.

« Il est caporal en 1785, adjudant en 1790, capitaine en 1792. Une carrière de sous-officier assez classique », nous dit l’historien Franck Favier [1].

Bien noté par sa hiérarchie, il pourrait ambitionner de plus hautes fonctions, mais son extraction modeste est, à l’époque, un plafond de verre. Sous l’Ancien Régime, un roturier n’accédait pas aux grades supérieurs de l’armée. La révolution sera sa chance.

Entre 1791 et 1793, La Fayette, Dumouriez et la moitié des officiers sont débarqués. Les nouveaux héros se nomment Marceau, Jourdan, Lecourbe ou… Bernadotte. Certains ont démontré des qualités de stratège ; d’autres profitent tout simplement de leurs sympathies républicaines.

Militaire reconnu, Bernadotte est un républicain modéré, prudent, rusé. Certains diront « béarnais ». Il est d’abord opportuniste : sa carrière passe avant tout !

Affecté au 36ème d’infanterie, le Palois œuvre dans l’armée du Rhin, au service de son mentor, le général Kléber. Il est un des héros de Fleurus, où l’armée française a raison de l’alliance Royaume-Uni, Hanovre et Saint Empire.

En 1797, sa réputation de solide guerrier fait qu’on l’envoie en appui de l’armée d’Italie. Ce front sud où le jeune Bonaparte fait des miracles qu’on se raconte dans tous les salons du Directoire.

« Bernadotte avait immédiatement vu en cet homme de 27 ans, qui voulait en paraître 50, un danger pour la république » témoignera, plus tard, le général Sarrazin.

De son côté, Bonaparte avait découvert quelqu’un d’ambitieux, un beau soldat et un grand séducteur, mais il lui reprochait une « jactance méridionale ». Ces deux personnages, ambitieux et mégalomanes, ne s’apprécieront jamais vraiment et ne s’allieront que par intérêt.

En 1798, Napoléon part pour l’Égypte. Son frère Joseph veille à consolider le clan Bonaparte et se rapproche du Béarnais. L’alliance est scellée quand Jean-Baptiste Bernadotte, connu sous le sobriquet de « Sergent Belle-Jambe » [2], épouse Désirée Clary, belle-sœur de Joseph et premier amour de Napoléon. Sa popularité s’accroît après son passage au ministère de la Guerre, qu’il réorganise efficacement. On lui prédit les sommets de l’État, mais le Palois, prudent, ne franchira jamais le Rubicon, faute de garanties suffisantes.

Revenu d’Égypte, Napoléon prend moins de détours.

Cinq petites années séparent le coup d’État du 18 brumaire de sa couronne d’Empereur, en 1804. Quelques semaines après le sacre, 18 Maréchaux sont nommés par décret impérial. Berthier, Murat, Ney sont de la partie. Bernadotte également, qui hérite du titre honorifique de Prince de Pontecorvo deux ans plus tard. Cette double casquette est prestigieuse et fort lucrative.

Le Béarnais, qui aime le faste et l’argent, se convertit donc sans difficulté à l’Empire.

Ulm, Austerlitz, Iéna… Bernadotte est de toutes les fresques napoléoniennes (tableau du sacre par le peintre David compris : de profil, sur la droite).

À Lübeck, il se signale par sa mansuétude envers les prisonniers suédois.

En revanche, à Eylau, il arrive après la bataille, et, à Wagram, ses troupes s’enfuient…

Napoléon, furieux, envoie Bernadotte au vert, mais un coup de dés septentrional va abréger sa traversée du désert. Dans le nord de l’Europe, la Suède traverse une crise sans précédent. Le royaume vacille au gré des saillies anti-napoléoniennes de son jeune roi, Gustav IV Adolphe.

Défaite par la Russie, la Suède renonce à la Finlande, qu’elle dominait depuis le Moyen Âge. Le jeune roi est déposé et son oncle lui succède. Mais Charles XIII est âgé, sans enfant, et l’héritier qu’on lui attribue meurt quelques semaines plus tard. Les Suédois élargissent alors les recherches au marché européen et un parti pro-français émerge. Plusieurs militaires connus sont approchés, et le choix se porte finalement sur Jean-Baptiste Bernadotte.

Le parti francophile est en ballottage défavorable quand débutent les états généraux électifs, en août 1810, à Örebro. Le vote des quatre ordres (clergé, noblesse, bourgeoisie, paysannerie) ne doit être qu’une formalité : un émissaire français pratique – eh oui, déjà à l’époque ! – un lobbying forcené. Jean-Antoine Fournier, négociant français installé à Göteborg, parle couramment suédois. Il effectue un véritable travail de propagande en diffusant dans les journaux des articles détaillant les qualités et les vertus du candidat Bernadotte. « Fournier va convaincre la commission secrète en assurant que Bernadotte a le soutien de Napoléon et que sa mère est protestante ». Or Napoléon est en réalité très indécis et la mère de Jean-Baptiste Bernadotte est catholique.

Mais Stockholm vaut bien un prêche !

« Jean-Antoine Fournier va également présenter le portrait de Désirée Bernadotte et de leur fils Oscar, soit l’assurance d’une lignée. Mais surtout, il promet d’effacer une partie de la dette suédoise. » Le 21 août, le Palois est fait suédois et prince héritier du trône.

En 1810, le Maréchal français commence par prendre les rênes de l’armée suédoise.

Pragmatique, il oublie la Finlande (russe), à l’est, et vise la Norvège en guise de lot de consolation. Bernadotte espère un soutien diplomatique de Napoléon, mais l’Empereur ne répond qu’aux Rois. Il ignore les nombreux courriers de relance de son ex-officier. Las, l’ancien Maréchal engage la Suède dans la coalition européenne contre Napoléon. En 1813, à Leipzig, le Palois gagne la bataille des Nations mais il gagne aussi, pour l’histoire, ses galons de traître à la patrie.

« C’est lui qui a donné à nos ennemis la clé de notre politique, la tactique de nos armées, dira Napoléon à Sainte-Hélène… Vainement dirait-il pour excuse qu’en acceptant le trône de Suède il n’a plus dû qu’être suédois : excuse banale, bonne tout au plus pour la multitude et le vulgaire des ambitieux. Pour prendre femme, on ne renonce point à sa mère, encore moins est-on tenu à lui percer le sein et à lui déchirer les entrailles. » L’envolée est belle, même si elle émane de quelqu’un qui a abandonné sa patrie corse pour la France.

J’ai tendance à penser – et la Légion Étrangère en est une magnifique illustration – qu’on peut faire de bons patriotes avec des apatrides. Ma sympathie va, par exemple, à Antoine de Tounens, cet avoué périgourdin dont Jean Raspail a fait un héros de roman [3], qui se proclamait Roi de Patagonie. Sans doute parce que, par les temps qui courent, je me sens plus patagon que français ? J’ai un faible pour l’apatride qui cherche une patrie, en l’idéalisant parfois. Pas pour le « migrant » alimentaire qui vient « à la gamelle » en voulant imposer ses croyances et ses coutumes à son pays d’accueil. Surtout lorsque ce « migrant » est dans la force de l’âge et que son devoir serait de défendre son pays d’origine. Mais revenons à Jean-Baptiste Bernadotte.

Le 11 mai 1818, l’homme qui fut soldat du Roi de France, général de l’armée révolutionnaire puis Maréchal d’Empire est couronné Roi de Suède. La foule acclame Charles XIV Jean à la sortie de Storkyrkan, la cathédrale de Stockholm.

L’ancien « Sergent Belle-Jambe » va reconstruire l’économie du pays : réorganisations industrielles (sidérurgie, navale), réformes sociales (école obligatoire, hôpital pour tous) ou agraires (lutte contre la faim). Par de savants montages financiers, il divise par six la dette nationale, dette que sa fortune personnelle a en partie absorbée.

Malgré une fin de règne écornée, à partir de 1830, il lèguera à la Suède : la dynastie Bernadotte, toujours en place aujourd’hui, et la neutralité, qui perdure depuis deux cents ans.

« S’il n’a plus fait la guerre, dira Dick Harrison, c’est par pragmatisme plus que par conviction. »

Jean-Baptiste Bernadotte meurt, à Stockholm le 8 mars 1844.

« La grande peur de Bernadotte était que sa lignée soit écartée, explique Franck Favier. Il a donc envoyé son fils faire une grande tournée matrimoniale en Europe. Oscar en est revenu avec la fille d’Eugène de Beauharnais. Ils ont eu quatre enfants. La relève dynastique était assurée… »

De nos jours, Bernadotte reste un personnage controversé : traître pour les uns, ambitieux et opportuniste sans scrupules pour d’autres. Pourtant, il aura été un beau soldat de France avant de se muer en gestionnaire avisé du royaume de Suède.

Pourquoi ai-je voulu en parler aujourd’hui ? Pour trois raisons toutes simples :

— D’abord, parce que notre époque molle et aseptisée n’aime plus les héros. Elle leur préfère les lopes émasculées, les gouapes efféminées ou les petits marquis poudrés.

La presse ne vous parlera pas de Bernadotte, il n’intéresse plus personne !

— Ensuite, parce qu’il était palois : or j’aime cette belle ville de Pau où j’ai été breveté para il y a bien longtemps. Cette capitale du Béarn qui, par les hasards de la providence, vit naître nombre de beaux guerriers : Henri IV (1553-1610), Roi de France; Porthos (1617), mousquetaire du Roi; Jean de Gassion (1609-1647), Maréchal de France sous Louis XIV ; Henri-Amédée de Turenne (1776-1852), général d’Empire ; le général Bourbaki (1816-1897) ; le commandant Loustaunau-Lacau (1894-1955), « cagoulard » puis grand résistant… et tant d’autres encore qu’il faudrait citer…

Mais, comme tout part en vrille dans notre pays dégénérescent, Pau a également vu naître des célébrités ô combien moins glorieuses : André Courrèges (1923), qui a tenté de tuer [4] le porte-jarretelles (et l’érotisme) au profit de l’immonde mini-jupe ; Bertrand Cantat (1964) le chanteur-assassin, et Éric Piolle (1973), le « Khmer Vert » écolo-bobo, actuel maire de Grenoble.

J’allais oublier André Labarrère (1928-2006), maire de Pau, ministre, député puis sénateur, entré dans l’histoire pour avoir été, je cite : « le premier maire d’une grande ville à revendiquer son homosexualité », ce qui, de nos jours, est un gage de qualité !

— Enfin, parce que Bernadotte symbolise, à mes yeux, une race d’hommes qui n’existent plus que dans les vieux films d’Audiard. Le « Sergent Belle-Jambe » était un personnage truculent : il aimait la fête, la danse, les jolies femmes, la dive bouteille, les uniformes chatoyants, les coups de sabre, l’odeur de la poudre et les charges héroïques. Sa faconde béarnaise irritait Napoléon mais qu’aurait pensé l’Empereur de celle de l’actuel maire de Pau, le « Crétin des Pyrénées », François Bayrou ?

Bayrou, le félon, le fourbe, le traître qui a fait élire Flamby Hollande ET Jupiter Macron.

Bernadotte a trahi Napoléon mais, comparé à cette chiffe molle de Bayrou, il avait du courage, de la gueule et du panache. Décidément, dans notre monde moderne, même les traîtres manquent d’envergure !

 

Éric de Verdelhan
22/10/2018

 

[1] Qui, visiblement, ne sait pas qu’un capitaine est un officier.
[2] Surnom qu’il devait à ses qualités de danseur.
[3] « Moi, Antoine de Tounens, Roi de Patagonie » de Jean Raspail – Albin Michel (1981).
[4] Fort heureusement, il a échoué !


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Henri de Montfort
Henri de Montfort
17 novembre 2018 9 h 54 min

Excellent articel!Bravo!

Henri de Montfort
Henri de Montfort
17 novembre 2018 9 h 53 min

Excellent article! Rien à y redire! Merci!

michel de maynard
michel de maynard
6 novembre 2018 11 h 19 min

Ma modeste implication dans le combat que je mène depuis 50 ans pour sauver La France du naufrage qui s’apparente à son  » SABORDAGE « , de sa culture JUDEO-CHRETIENNE, il est réconfortant de se retrouver dans les lectures et prises de positions des « AUTEURS » de MINURME RESISTANCE .
J’aimerai participer à des rencontres et me joindre activement aux côtés de personnes encagées afin de concourir plus encore à sauver notre pays du cancer qui le ronge. S’il y a des opportunités qu’on m’adresse un signe .
BIEN à VOUS ….MERCI

Arthur Gardine
Arthur Gardine
24 octobre 2018 9 h 34 min

Bel article, cher Eric, qui aurait mérité d’être publié par la grande presse
Un ancien para du 14 RCP

TYPHOON
TYPHOON
23 octobre 2018 0 h 44 min

Il est plaisant de lire(ou relire) une page de notre histoire dans une époque où la mode est à la repentance et au baissage de froc pour un oui ou pour un non.

Luc Sommeyre
22 octobre 2018 20 h 29 min

Vous savez, Cher Éric, il est de mes amies qui portent la mini-jupe à ravir et qu’aucun homme de goût ne qualifierait « d’immonde ».
Même s’il leur arrive d’alterner avec un porte-jarretelles, tout aussi seyant…
Et qui plus est, leurs filles considèrent le port de la mini-jupe comme une marque de rejet de la barbarie islamique.
Je trouve ça plaisant…

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