PERPÉTUER LA FRANCE
(Natacha Polony)

Cet éditorial de Natacha Polony, Directrice de la Rédaction, est paru dans le numéro 1222 de Marianne

Comment raconter cet étrange été 2020 ? Les historiens qui se pencheront sur nous liront sans doute la presse. Ils y trouveront la mort d’un gendarme, père de trois enfants, fauché par un chauffard récidiviste, et les commentaires des politiques, ministre de l’Intérieur en tête, disant leur « émotion » devant ce drame. Pas leur dégoût, pas leur révolte, mais leur « émotion ». Le mot préféré des présentateurs de télévision.

Les historiens découvriront la hauteur de nos idéaux. Après une « rave party » dans les Cévennes, sur une zone naturelle protégée, organisée en violation des mesures de lutte contre le coronavirus, le journal Libération titre sur ces jeunes gens qui proclament « faire passer la fête avant [leur] vie ». On a les prises de risque qu’on peut.

INQUIÉTUDE, COLÈRE ET ENVIE DE VIVRE

Les historiens auront donc un portrait de cette France hésitant entre l’inquiétude, la colère et l’irrépressible envie de vivre. Ils auront des chiffres, des statistiques, mais auront-ils bien en tête ce qu’ils signifient ? Des dizaines de commerces, de restaurants fermés. Des villages morts et des pans entiers de territoire désertés. Les foules entassées sur les bords de mer et dans les galeries commerçantes de la grande distribution. Les queues devant les McDonald’s et autres Burger King…

Comprendront-ils le paradoxe de ce pays magnifique, dont chaque parcelle est un résumé de mille ans d’histoire en même temps qu’un condensé de géographie, de ce pays dont tant d’habitants veulent perpétuer la façon très particulière d’être au monde, l’art de conjuguer le plaisir et la beauté, une très haute idée de la liberté de chacun et de l’égalité de tous au sein d’un peuple souverain, de ce pays qui pourtant se cherche et ne semble plus savoir comment maîtriser son destin ?

La facilité serait d’en accuser des politiques souvent incultes, parfois grotesques dans l’étalage de leurs ambitions. Quoi de plus ringard qu’un jeune ministre aux dents longues, copiant jusqu’aux mimiques d’un ancien président quand il visite, devant les caméras, les commissariats et les quartiers sensibles ? Quoi de plus consternant qu’un président de la République offrant un portefeuille à cet homme-là par pur calcul politique ? Mais ce qui abîme le pays dépasse largement sa classe politique.

Certains diagnostiqueront les effets de trente ans de soumission des élites à une idéologie néolibérale faite de dérégulation, de dévotion à la haute finance, de règne du court terme et du profit facile. D’autres y verront les conséquences d’une destruction méticuleuse et systématique de toute forme de transmission, notamment au sein de l’école républicaine, dont le but était autrefois d’offrir à chacun, à travers l’exercice de sa raison et l’apprentissage de la logique, la maîtrise de soi, les capacités de réflexion et l’ouverture d’esprit qui caractérisent un homme libre. Sans doute, pour comprendre ce qui nous arrive, faut-il se rappeler l’analyse du philosophe Cornelius Castoriadis, selon laquelle toute société crée un type humain qui la résume, qui constitue un modèle pour tous. Une société religieuse fera des hommes les enfants de la création divine, une monarchie les fera sujets du roi, une société totalitaire les dessinera en bâtisseurs d’un monde nouveau.

PULSIONS INFANTILES

La IIIe République avait érigé en modèles des incarnations de ses valeurs, l’instituteur vouant sa vie à la transmission du savoir, le juge intègre, l’ouvrier ou le paysan pétris de conscience professionnelle et œuvrant pour la collectivité. Quel type humain produit notre société contemporaine ? Le capitalisme consumériste, lui, a besoin, pour fonctionner, de libérer les pulsions infantiles des individus. Il doit être pur consommateur, capable de se battre pour un pot de Nutella ou de faire la queue devant un McDonald’s pour se soulager des affres du confinement. Et comme l’anticipait Castoriadis, cet individu mû par ses pulsions, non pas autonome mais narcissique, supporte mal toute forme de frustration et porte donc en lui une violence dangereuse.

La « crise morale » que traverse la France – selon les termes mêmes du président de la République – vient sans doute du fait que ce modèle du capitalisme consumériste est en contradiction radicale avec tout ce qui a constitué la civilisation française. Il ne s’agit plus pour chacun, dans son domaine, de perpétuer un savoir-faire, et pour celui qui sait de transmettre à celui qui ne sait pas. Dans ce monde-là, un commercial vient expliquer à celui qui sait qu’il doit adapter son produit ou son œuvre aux attentes de celui qui ne sait pas pour vendre davantage. Aucun idéal de liberté ne peut résister à ce rouleau compresseur. Et le pays qui, plus que tout autre, a voulu faire des hommes des citoyens, c’est-à-dire des souverains, ne peut qu’être rongé de l’intérieur, malgré la formidable résistance de tous ceux qui croient encore en lui.

Ce qu’espèrent nombre de Français, sans forcément le formuler, ce sont des élites capables de défendre un modèle de civilisation qui ne transforme pas les hommes en esclaves de la machine économique mais les élève par la raison, le savoir, le plaisir et la beauté. Des élites capables de perpétuer la France.

Natacha Polony
Directrice de la Rédaction de Marianne

20 août 2020

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jjgg
jjgg
23 août 2020 23 h 16 min

A la fin du texte une erreur de frappe volontaire ou non, mais qui malgré tout reste intéressante. Natacha Molony. C’est exactement ça, c’est un texte mou finalement et qui ne dit pas tout sur l’état de notre pays. La France est en train de se transformer en un véritable Liban. Nous laissons s’installer des territoires entiers de population qui n’ont qu’une seule envie c’est de nous rentrer dans le choux. Pourtant tout aura été fait pour leur intégration (éducation, moyens financiers considérables, associations subventionnées, etc ….) ce qu’ils veulent c’est notre désintégration. Leur religion de paix et d’amour de… Lire la suite »

Zglb
Zglb
21 août 2020 16 h 04 min

« Et le pays qui, plus que tout autre, a voulu faire des hommes des citoyens, c’est-à-dire des souverains, ne peut qu’être rongé de l’intérieur, malgré la formidable résistance de tous ceux qui croient encore en lui. »
Natacha, si vous vous imaginez encore que « le pays » en question a jamais voulu faire de nous des « souverains », vous vous trompez grandement. 

Dissident
Dissident
20 août 2020 10 h 48 min

Étonnant texte qui fixe tout le mal par le capitalisme décérébrant. La machine à fric a juste besoin de consommateur bien dociles et formatés.
Ben voyons, rien d’autre ?
Pas un mot sur l’ensauvagement de notre pays envahi par des hordes de primates furieux, pas un mot sur la guerre interne des musulmans pour détruire notre civilisation, pas un mot sur la complicité active de toute la gauche depuis des décennies ?
Madame P. il va falloir ouvrir les yeux et votre fenêtre.

Claude Roland
Claude Roland
21 août 2020 8 h 03 min
Répondre à  Dissident

Vous n’avez pas tort. Mais lisez au moins son livre « Bienvenu dans le pire des monde » co-écrit avec le comité Orwell. Edifiant ! Elle est consciente de ce que vous dites, mais elle en fait une conséquence de ce qu’elle écrit ici. Le consumérisme à produit une pathologie, la lâcheté, qui fait que l’on accepte le pire sans broncher. Là, les Français acceptent l’enfumage de l’épidémie qui pourtant s’éteint quoi qu’en disent le comité scientifique des pieds nickelés, et se soumettent au port du masque. C’est la psychose entretenue par les médias main stream aux ordres. Le masque est tout… Lire la suite »

Dissident
Dissident
21 août 2020 10 h 18 min
Répondre à  Claude Roland

Il ne faut pas mélanger capitalisme et consumérisme. Sur cette planète, le capitalisme a plus fait reculer la misère que le communisme ou tous les régimes approchant des idées communistes. En France, on se met forcément en avant politiquement en fustigeant l’ultra-capitalisme. Comme si on avait la moindre idée de ce que c’est. Le mal de la France, c’est l’étatisme, l’ultra-étatisme qui fait que les haut-fonctionnaires décident et dirigent tout, absolument tout. Les politiques élus, quels qu’ils soient ne dirigent rien, le haut de la pyramide de pouvoir c’est Bercy et ses très-hauts fonctionnaires. Le reste du « fric roi » se… Lire la suite »

Claude Roland
Claude Roland
24 août 2020 13 h 36 min
Répondre à  Dissident

Je suis d’accord sur qui dirige la France et l’UE, mais j’ajouterai que les directives sont externes à l’UE et la France. Elle viennent de gens ultrariches, dont Soros et Bill Gates, qui ont corrompus quasiment tout le monde politique et qui sont apatrides. Les peuples pour eux sont des esclaves en devenir et la plupart sont même consentants du moment qu’ils ont de quoi bouffer et se distraire. Or la gente des milliardaires a un but ultime, le gouvernement mondial sur 500 millions de survivants. Lisez le premier commandement des Pierres de Géorgie. C’est du granit ! Et méditez… Lire la suite »

Dissident
Dissident
21 août 2020 10 h 25 min
Répondre à  Claude Roland

Pardon Cher Claude, j’ai l’esprit de l’escalier : je reviens sur ce qu’écrit Natacha Polony.  » Il doit être pur consommateur, capable de se battre pour un pot de Nutella ». Revoyons les vidéos de la bagarre en question pour la promo du Nutella. De quoi était constituée la foule de furieux ? Des noirs et des arabes, c’est un fait inscrit dans les images. Madame P. ne veut pas voir que l’ensauvagement de ce pays a une cause principale : l’immigration. Allons sur le site de F. Desouche, les infos il ne les invente pas, il les recueille dans les… Lire la suite »

Charles Heyd
Charles Heyd
21 août 2020 12 h 39 min
Répondre à  Dissident

Plus lepéniste, j’allais dire plus idiot, tu meurs!

Charles Heyd
Charles Heyd
21 août 2020 15 h 29 min
Répondre à  Marc Le Stahler

Je réponds en effet un peu facilement, ridiculement si vous voulez, car je pense que Natacha P. a raison; ce n’est pas l’ensauvagement de notre société dû en effet en grande partie par une immigration non contrôlée qui est la cause de la déliquescence de cette société mais bien des orientations données par nos élites; je cite pêlemêle: non respect de la loi et pas de sanctions pour ces dérapages (il faut dire « incivilités » y compris pour des crimes de sang), corruption à tous les étage, dénonciation tardive de pratiques pédophiles qui hier encore (je ne citerai pas de noms,… Lire la suite »

Claude Roland
Claude Roland
24 août 2020 13 h 39 min
Répondre à  Charles Heyd

Il est certain que les agissements des escrocs du monde politique (abus de bien sociaux, etc.) sont des exemples à suivre pour les racailles, d’autant que la justice est très lente voire clémente avec notre monde politique…

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